La suppression de l’obligation de servir ne signifie pas la fin du service civil

Dans le cadre de la votation sur la suppression de l’obligation de servir, la question du futur du service civil se pose. Par opportunisme pour certains, réelle inquiétude pour d’autres, on entend souvent l’argument affirmant que sans service obligatoire, le service civil serait condamné à disparaître. Partant du constat que ce dernier a gagné en légitimité dans notre société, qu’il répond à des besoins concrets, et sans remettre en cause le système d’une armée de milice « obligatoire » , une des principales propositions amenée dans le débat public ces derniers mois – notamment par le PLR- est l’idée d’un service civique obligatoire pour les hommes. Un service offrant le choix entre des missions « civiles » ou militaires, et ouvert aux femmes comme aux étrangers sur base volontaire. D’autres parlent d’obligation générale de servir. Pour le GSsA, une autre voix est à développer : celle du service civil (ou citoyen) volontaire. Service civil ou civique ?

L’idée pourrait paraître séduisante dans l’absolu: à considérer que cette obligation de servir se traduise avant tout dans un service à la communauté plutôt que dans l’armée, le principe de demander à tout-e citoyen-ne de s’engager un moment donné de sa vie pourrait avoir des retombées très positives en matière de cohésion sociale. Ainsi, chacun-e mettrait la main à la pâte pour améliorer le quotidien d’autrui, contribuer à un meilleur vivre-ensemble.

Or, il faut déjà commencer par s’entendre sur ce qu’englobe ce service à la communauté. Le PLR parle plutôt de « service civique », à savoir corps de sapeurs-pompiers, services sanitaires, police, gardes-frontière ou services pénitentiaires. Le service civil tel qu’il existe aujourd’hui ne viendrait qu’en tout dernier dans la liste, pour les quelques vrais réfractaires.

Pourquoi une obligation (générale) de servir pose-t-elle problème ?

En réalité, s’il pourrait être souhaitable, ce modèle n’est malheureusement pas réaliste. En voici quelques raisons:

1. Le déficit de motivation et de sérieux chez les personnes engagé-e-s. Dans des domaines aussi sensibles que le social, l’environnement, la santé, il peut être contre-productif voire risqué de léguer des tâches essentielles à des personnes qui n’en voient pas le sens ou ne se sentent pas à l’aise en les réalisant.

2. Par extension, l’adéquation des profils avec les tâches confiées: même si le service civil dans sa forme actuelle ou un futur service volontaire pour la communauté doivent être ouverts à tous-tes sans condition particulière, il est très délicat de confier des missions à des personnes non seulement contraintes de le faire, mais n’ayant pas forcément la stabilité et les compétences humaines pour les réaliser. On se retrouverait avec les problèmes d’aptitude de l’armée, ou pour le moins avec une structure administrative complexe probablement incapable de mettre tout le monde à la bonne place.

3. Un problème d’échelle: développer les infrastructures et l’administration suffisante pour gérer autant de «civilistes» seraient complexe et coûteux. En considérant qu’ils soient rémunérés selon une base plus ou moins identique à aujourd’hui (allocation perte de gain), les coûts pourraient devenir très importants. On pourrait certes imaginer un système décentralisé et participatif fondé sur les institutions parapubliques et associatives, mais la tendance actuelle de restrictions des aides financières dans ces secteurs ne plaident pas en faveur d’une telle option. En outre, on peut douter qu’il y ait un nombre suffisant de places d’affectations et de structures encadrantes pour accueillir tant de monde.

4. Une situation de concurrence: le service civil actuel est tenu d’éviter de concurrencer des postes professionnels considérés comme équivalents. Déjà aujourd’hui, avec environ 12’000 civilistes et 3’500 établissements qui les reçoivent, respecter cette règle n’est pas toujours simple. Si l’on devait multiplier ce chiffre par 10 ou davantage (en incluant les femmes), cette tension entre monde professionnel et service civil deviendrait délicate.

5. La contrainte : philosophiquement, il est contestable de forcer les gens à effectuer un service, aussi bon soit-il. Avec son initiative, il est clair que le GSsA s’oppose avant tout à l’obligation de servir sur le plan militaire. Mais au final, ne retrouverait-on pas des incohérences similaires à la situation actuelle si on forçait de la même manière les gens à faire du service civil ou civique ? Avec 50% de personnes déclarées «inaptes» au service, le modèle de milice actuel a montré que l’obligation n’est plus tenable ni réalisable dans les faits.

Un service civil volontaire

Partant de ces constats, un service civil volontaire à la communauté apparaît comme une solution moderne bien plus adéquate. Le GSsA soutient un service civil ou citoyen qui serait volontaire et ouvert à tout un chacun et non limité aux hommes: femmes, personne âgées, migrant-e-s. Un service qui cesse d’être discriminatoire car il intègre tous les publics. Un renforcement des liens sociaux grâce à l’intergénérationnel et l’interculturel en découlerait.

Avec des personnes qui prennent la décision de leur plein gré de s’engager pour la communauté, il est évident que la qualité des services offerts serait nettement meilleure que sous un régime obligatoire. On imagine une institution centrée sur la citoyenneté, allant bien au-delà d’un simple service de remplacement, et qui soit totalement déconnectée de l’obligation de servir la patrie. Il s’agit d’une opportunité de s’engager pour améliorer le quotidien d’autrui, renforcer nos liens ou encore préserver un environnement sain.

Ce service générerait de la réciprocité: tout un chacun pourrait à la fois rendre des services à autrui et en bénéficier. Par exemple, un-e migrant-e pourra bénéficier d’un accueil à son arrivée et, plus tard, accomplir lui-même un service à la communauté.

Dans quels domaines pourrait-il se déployer ? Pour commencer, il y aurait déjà à valoriser et démultiplier ce qui se fait dans le tissu associatif et au travers de multiples actions bénévoles et individuelles ; s’appuyer sur l’existant et le renforcer. Mais il conviendrait aussi de se profiler, dans les interstices, là où des besoins restent à assouvir. Le service civil volontaire devrait avoir un effet catalyseur pour stimuler l’engagement.

Un service volontaire pourrait élargir les champs et domaines d’action, les publics concernés : autant les services de proximité aux personnes, dans les quartiers, que des missions publiques plus larges (environnement, coopération au développement, services sociaux) comme elles existent déjà dans le service civil pourraient se combiner.

Pourquoi ne pas imaginer que ce service volontaire puisse être effectué à tout moment de sa vie, en adéquation avec son parcours de vie ? En sortant d’une formation, il ferait office de stage et permettrait une mise en réseau, une expérience concrète pour le CV. Dans un parcours professionnel déjà entamé, il pourrait constituer un premier pas vers une reconversion ou tout simplement une opportunité de faire une pause et s’engager pour la communauté pendant une période déterminée. A la retraite, il serait une manière de s’occuper et de maintenir des liens tout en effectuant des tâches utiles à la collectivité.

La participation pourrait être une composante essentielle de ce projet, même si c’est l’aspect qui sera probablement le plus discuté. Un véritable service « citoyen » qui deviendrait alors un outil à disposition des habitant-e-s pour créer des missions de proximité répondant à des besoins collectivement exprimés.

Comment rendre attractif ce service volontaire ?

La validation d’acquis, la mise en place de formations reconnues, la porte d’entrée vers des emplois ainsi que des indemnités financières notamment rendraient un service volontaire parfaitement attractif. La rétribution monétaire ne devrait idéalement pas être la première motivation pour effectuer un service à la communauté, mais elle devrait tout de même assurer le minimum vital et être suffisamment incitative du point de vue économique. Un système multimodal d’indemnités adaptées au statut des volontaires serait à préconiser .

Vers un service citoyen…

Un service citoyen volontaire déclencherait de nouvelles formes de solidarité et de lien social, constituerait un terreau pour le mieux vivre ensemble. Il diminuerait l’insécurité. Il répondrait à un besoin certain d’invention de nouveaux espaces d’engagement citoyen. Il développerait un appui significatif aux tâches d’intérêt collectif socialement et écologiquement utiles. Enfin, sur le plan individuel, il participerait à l’enrichissement personnel, offrirait des formations et des conditions favorables à l’insertion économique ; il donnerait les outils pour mieux évoluer dans la société et devenir, en quelque sorte, des «soldats citoyens».

Gaétan Morel