| «Une Suisse sans armée» n° 46 (été 2000), p. 12. | ![]() |
Toute réflexion sur une politique de paix suppose, à moyen terme, que la paix devienne une pratique, mais donc aussi une science. Cette science de la paix, l'irénologie, se devra d'être progressivement intégrée à toutes les sciences humaines. Elle a aussi sa place, au travers de l'éthique, dans les sciences exactes.
La revendication pour la création d'un institut d'étude et d'enseignement de la paix en Suisse est très ancienne1. Son absence prive la communauté internationale des importants apports que la Suisse est à même de fournir en ce domaine (neutralité, droit humanitaire, etc.), et les étudiant/es et militant/es suisses qui souhaitent s'instruire et se perfectionner sur ces questions doivent presque toujours se rendre à l'étranger. En attendant mieux, voici un bref survol de ce qui se fait:
L'édition 2000 du Directoire global des études sur la paix et la résolution des conflits2 recense de par le monde3 400 institutions à même de donner un tel enseignement ou de faire de la recherche dans ce domaine. Chaque année les possibilités augmentent. La Suisse comporte bien quelques mentions mais elles restent orientées vers des domaines proches, plutôt que vers la paix elle-même. L'université de Genève, en collaboration avec l'institut Kurt Bösch (à Sion) propose un master en médiation. L'EPFZ, et son centre d'analyse des conflits et de politique de sécurité, étudie plutôt des questions militaires et stratégiques. L'Académie Landegg, à Wienacht, propose un post-grade en résolution des conflits.
A l'étranger, ces peace studies couvrent un vaste champ d'études et de possibilités, et elles sont souvent complétées par des stages pratiques. Elles sont possibles déjà au niveau gymnasial (cours à option), fréquentes pour la licence universitaire, et bien sûr elles existent aussi en perfectionnement ou en formation continue. Parmi les matières étudiées on trouve principalement l'étude théorique et les solutions pratiques pour le conflit et la violence (la négociation, la médiation, la résolution des conflits, etc.), et les environnements nécessaires à la paix (qu'ils soient historiques, éthiques, stratégiques, juridiques - démocratie, droits de l'Homme, société civile -, écologiques, économiques ou autres). Des études spécifiques à des aspects régionaux sont aussi possibles (le Pacifique, le Proche-Orient, l'Irlande, les Balkans, etc.). Des thèmes particuliers sont souvent abordés (le pardon à Coventry, la survie humaine à New York, les sanctions non violentes à Harvard, la psychologie des masses en Virginie, la reconstruction après les guerres à York (GB.), etc.).
De nombreuses universités, et pas des moins renommées (Columbia, MIT, Louvain) proposent de tels programmes. Parmi celles qui se sont faites une réputation dans la recherche et l'enseignement pour la paix on trouve: Bradford en Grande-Bretagne, l'Université d'Hawaii à Manoa (une des pionnières), et par exemple l'université européenne de paix, en Autriche. L'université de paix des Nations Unies au Costa Rica, faute de financement, reste modeste, mais elle porte de nombreux espoirs.
Y a-t-il des débouchés après de telles études? Les spécialistes compétents en médiation ou en résolution des conflits trouveront certainement, et de plus en plus, des postes au moins au niveau local. Les autres spécialistes de la paix trouveront à s'employer auprès des ONG et des organisations internationales, voire auprès des gouvernements. La recherche et l'enseignement vont en s'intensifiant, et elles vont aussi avoir besoin de personnel compétent. Des réseaux se mettent d'ailleurs en place pour annoncer les postes vacants4.
En conclusion, je dirais que la paix et les sciences de la paix ont de l'avenir. On conçoit d'ailleurs mal que l'humanité ait un avenir sans les sciences de la paix. Mais, là encore, c'est à chacune et à chacun de s'y investir!
Christophe Barbey