«Une Suisse sans armée» n° 48 (hiver 2000), p. 16-17.article précédent article suivant

International

Serbie:

OTPOR!: histoire d’un mouvement non violent

L’assemblée générale du GSsA du 8 octobre 2000, quelques jours après la chute de Milosevic, a accueilli Milan Milojevic, de Kragujevac, qui a vécu pendant quelques temps auprès des mouvements pacifistes en Suisse. Il a présenté le mouvement OTPOR! (Résistance!), qui a contribué de manière significative à l’éviction, presque sans effusion de sang, du président serbe.

Mais reprenons un peu l’histoire. Sitôt arrivé au pouvoir, Milosevic s’est caractérisé par son intransigeance, par l’absence de compromis possibles et par des combats pour le pouvoir. Parallèlement, une certaine ouverture démocratique a tout de même permis l’éclosion d’un certain nombres de partis. Des ONG et certains partis se sont engagés pour une solution non militaire et politique des conflits. Mais les partisans d’une solution militaire ont finalement imposé le point de vue de la violence.

Des étudiants ont commencé à s’organiser contre la guerre et à manifester en mars 1991. En 1992, la guerre de Bosnie commençait. De nouvelles manifestation avec d’autres citoyens et étudiants ont eu lieu. La résistance au régime est devenue au fil des années plus grande, plus répandue et plus forte.

Régime au bord de la rupture

En 1996 et 1997, de grandes manifestations ont eu lieu lorsque le régime a volé des voix aux élections locales. Elles ont eu un très grand impact. L’opposition était malheureusement divisée, et Milosevic a pu sauver sa peau. La répression du régime s’est renforcée, à travers une nouvelle série de lois, notamment sur les Universités et les hautes écoles, sur la liberté d’opinion et la liberté de la presse. Des jeunes ont été battus et torturés rien que pour avoir appelé à voter contre Milosevic.

OTPOR! est né en octobre 1998. Le mouvement a débuté par des étudiant-e-s de l’Université de Belgrade, qui exigeaient la démission de doyens imposé par le régime pour appliquer des lois restrictives. Après trois mois de lutte, OTPOR! a gagné. Il s’est rapidement ouvert à la présence d’autres citoyennes et citoyens et s’est étendu à l’ensemble du pays. Son symbole, le poing fermé, symbolise l’initiative individuelle, l’engagement et l’énergie que chaque individu doit apporter pour amorcer un changement. Le mouvement compte aujourd’hui 50 000 membres.

OTPOR! a donné un exemple de courage civil et a reçu un soutien large dans la population. Le régime a tenté de réprimer le mouvement, mais cela n’a fait que le renforcer et lui a fait gagner des membres et du soutien. OTPOR! s’est distingué par un engagement quotidien non violent. Le mouvement s’est protégé par une structure horizontale non hiérarchique, ce qui empêchait la police de prétériter le mouvement en arrêtant les chefs. Chaque militant-e s’engage sous sa propre responsabilité, avec pour seule obligation l’adhésion à l’idée de pousser à une chute démocratique et non violente du régime.

Bombardements contre-productifs!

Les bombardements de l’OTAN en 1999 n’ont pas eu l’effet escompté. Ils ont contribué à l’escalade de la violence dans le conflit au Kosovo et ont renforcé le régime dans sa détermination. Le pays a été gravement touché par la destruction de son industrie. Le régime s’est notamment maintenu grâce aux trafics du marché noir et a pu justifier sa situation grâce à l’embargo et aux bombardements. De plus, le pays s’est ressoudé, uni par le sentiment d’un complot international contre la nation serbe. Ce sentiment était renforcé par l’image d’une opposition désunie, dont certains membres, à commencer par Zoran Djindjic, étaient trop liés aux occidentaux. Il a fallu une erreur de calcul de Milosevic, qui s’est auto-sabordé en refusant de reconnaître la victoire de l’opposition lors d’une élection qu’il avait pourtant lui-même convoquée.

L’opposition n’est pas partie totalement unie, car le Mouvement du Renouveau Serbe du nationaliste Vuk Draskovic n’a pas rejoint la coalition. OTPOR! et de nombreuses autres organisations ont mené des campagnes électorales coordonnées et parallèles. Des concerts rock ont été organisés pour pousser les jeunes à voter. OTPOR! a mené égalment une campagne d’affichage efficace avec les slogans «Mords le système!» et avec des actions de rues sur le thème: «Il (Milosevic) est au bout du rouleau, va voter!».

Le Parti Socialiste de Serbie et son allié de la Gauche Unifiée Yougoslave (JUL) ont tenté dans un premier temps de réclamer un second tour. Mais finalement, la rue a eu raison du dictateur. Même la chaîne américaine d’information continue CNN a titré «Ce que les bombes n’ont pas réussi, le peuple l’a fait!». De même, un étudiant belgradois interviewé sur la chaîne britannique BBC a déclaré: «Nous avons réussi par nous-mêmes! Ne nous aidez plus avec vos bombes!».

Kostunica: un nationaliste démocrate

Le nouveau président Kostunica a fait une campagne à la fois contre Milosevic et contre l’OTAN. Kostunica est un nationaliste modéré, mais démocrate et n’imposant pas ses solutions par la violence. Il s’oppose à l’indépendance du Kosovo, mais contribue à la normalisation des relations avec la Croatie, la Bosnie et les pays occidentaux.

Kostunica a gagné parce qu’il n’était pas vu comme pro-occidental. Il n’a eu de cesse de dénoncer les «crimes de guerre de l’OTAN». Il s’est également opposé au tribunal pénal international pour la Yougoslavie, qu’il a qualifié de «tribunal américain, pas une cour mais un instrument politique» (New York Times, 21 sept.). Milosevic est toujours libre et n’est pour l’instant pas menacé d’une livraison immédiate au Tribunal pénal international de La Haye, qui l’a inculpé pour crimes de guerre.

Comme de nombreuses voix le prédisaient depuis longtemps, le pouvoir est tombé de l’intérieur. sous l’impulsion de la majorité des citoyennes et citoyens, qui ont fait preuve d’une détermination sans faille. Par exemple, les mineurs et les travailleuse et travailleurs se sont emparés de leurs usines et entreprises, en mettant dehors les anciens cadres corrompus issus de l’ancien régime.

A ses propres dires, OTPOR! a pour ambition de former une nouvelle génération politique, qui puisse sortir le pays de son isolement et le tourner vers l’Europe. Il aspire à un régime démocratique contrôlé par le peuple et prône l’instauration des meilleurs droits humains pour les individus et les minorités, sans distinction d’appartenance ethnique ou de religion. OTPOR! veut aussi introduire l’économie de marché et les privatisations «sur une base équitable». Pour le Kosovo, OTPOR! préconise la mise en place d’institutions démocratiques contrôlées par des instances internationales civiles et militaires, qui assure le plus haut niveau d’autonomie, mais dans le cadre de la Fédération yougoslave. En ce qui concerne le Monténégro, le mouvement opte pour une redéfinition des relations sur la base d’un accord démocratique, mutuellement consenti et sur un pied d’égalité.

Depuis 1991, le GSsA soutient les groupes féministes et pacifistes, les organisations pour les droits humains et les médias indépendants en ex-Yougoslavie. Notre groupe a donc voté lors de son assemblée une résolution qui salue le résultat non violent de la révolution et qui assure OTPOR! de son soutien pour son combat. La résolution demande également à la Suisse et à la communauté internationale de favoriser la reconstruction et la démilitarisation de la région.

Une normalisation est possible

Enfin, le cycle infernal de la violence semble marquer un coup d’arrêt dans les Balkans. Il est important de rester vigilants, car malgré des signes de bonne volonté du nouveau régime, il reste encore un certain nombre de points litigieux.

Au Kosovo, la situation s’est un peu améliorée. Des élections ont eu lieu qui ont vu le triomphe de la Ligue Démocratique du Kosovo, du leader pacifiste Rugova, au détriment de la branche politique de l’ancienne guérilla UÇK. Cependant, le statut du Kosovo est loin d’être réglé. Pour la population albanophone, la seule solution est l’indépendance. Face à elle reste tout de même une forte minorité serbe, principalement dans la région de Mitrovica. Quant au nouveau régime serbe, il n’entrera pas en matière sur l’indépendance, tout au plus sur une certaine autonomie. Enfin, entre albanophones mêmes, la violence règne, avec l’assassinat de plusieurs leaders politiques, dont le bras droit de Rugova.

L’autre zone d’ombre sur l’avenir de la région est causée par la question des criminels de guerre. Si les régimes serbes et croates sont tombés et que les nouveaux présidents renouent le dialogue, il n’en demeure pas moins que de nombreux criminels de tous bords courent toujours, parfois protégés par les puissances occidentales. Une normalisation puis une réconciliation demeureront irréalisables tant que les crimes resteront impunis. Il est important que Radovan Karadzic, Ratko Mladic et Slobodan Milosevic répondent de leurs crimes lors d’un procès équitable.

Sébastien L’haire


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