«Une Suisse sans armée» n° 64 (hiver 2004), p. 18-19.article précédent article suivant

Armée XXI

Avions de combat:

Décolleront, décolleront pas?

Au cours de ces derniers mois, les signaux montrant la volonté de l'armée de se procurer un nouvel avion de combat se sont multipliés. Les lobbyistes des industries d'armement se mettent à l'ouvrage, mais l'achat des avions est contesté. Même au sein de l'armée il y a des voix critiques.

Le numéro de septembre de l'édition alémanique de la revue militaire suisse ASMZ1 a peut-être surpris quelques lecteurs. C'est sur plusieurs pleines pages que les industries d'armement EADS (le consortium européen producteur de l'avion Eurofighter), Saab (les suédois producteurs du Gripen) et Boeing (les Américains qui produisent le F/A-18 «Super Frelon» faisaient la publicité pour leurs produits. En ajoutant quelques annonces dans les numéros précédents, on peut calculer que par exemple EADS a déjà investi plus de 10'000 Frs en annonces dans cette revue qui s'adresse particulièrement aux cadres supérieurs de l'armée suisse. Des agences de «relations publiques» (PR) coordonnent les activités de promotion des grands groupes de l'armement intéressées au «marché suisse». L'ancien chef de l'information du conseiller fédéral Cotti, Franz Egle représente les intérêts du consortium EADS auprès du parlement et parmi les hautes sphères de l'armée. Le conseiller en relations publiques Klaus J. Stölker cherche à promouvoir les avantages des suédois de Saab. Et c'est avec une fréquence remarquée que le colonel de l'Etat Major Général Dominique Brunner se prononce en faveur du «Super Frelon». Brunner est également partenaire de l'agence Farner PR, active depuis des décennies dans le lobbying pour les achats d'armements. Cette même agence avait déjà attiré l'attention sur soi lors de l'achat des F/A-18, quand le Divisionnaire Gustav Däniker, qui travaillait pour cette agence, avait été consulté comme expert militaire sur cet achat par la commission du Conseil des Etats, et qu'il n'avait pas jugé nécessaire de faire connaître ses liens avec ce lobbyiste.

Les activités des lobbyistes d'aujourd'hui font comprendre que l'achat prévu de nouveaux avions de combat est devenu une affaire prioritaire pour les constructeurs. Il y a peu, le PdG de Saab-Gripen, Ian McNamee déclarait que la vente à la Suisse était «très importante». En effet, aux côtés de l'Eurofighter, on a pu remarquer que le Gripen a été de plus en plus présent ces derniers mois. A plusieurs reprises les suédois ont fait état du grand éventail de possibles commandes de compensation qui s'ouvrirait pour l'industrie suisse en cas d'achat (voir page 19). Le prix inférieur aux concurrents est un argument en faveur de l'avion suédois: dans une situation de difficultés financières il permettrait à l'armée suisse d'acheter un avion certes moins performant mais qui remplirait quand même sa fonction symbolique. Un choix analogue, dans un moment de conjoncture difficile, avait déjà été effectué en 1976 avec l'achat des Tiger. Cela fait longtemps que la finalité ultime des achats d'avions de combat ne relève pas de nécessités réelles mais plutôt de l'accomplissement d'un rituel de symbolique militaire qui se répète tous les 10 à 15 ans.

Voix critiques

Mais cette fois les voix opposées à un nouvel achat se multiplient. Alors que sur l'invitation du GSsA des organisations actives dans la politique de paix et des partis politiques réfléchissent déjà depuis quelques mois sur comment empêcher un achat de ces avions, on commence à entendre des voix discordantes au sein même de l'armée. En réponse à une enquête publiée dans le numéro de septembre de la revue ASMZ, le capitaine Albert Widmer, membre de la commission Schoch pour la réforme de l'armée, s'est exprimé en des termes clairs: «Toute analyse approfondie de la situation montre qu'on ne peut déceler aucune menace militaire sérieuse qui nécessiterait l'utilisation d'avions de combat». D'après cet officier, en avançant la motivation politiquement et militairement douteuse que les nouveaux avions de combat seraient nécessaires pour se défendre d'attaques terroristes, le chef de l'armée Keckeis, ne chercherait qu'à réaliser «un rêve d'enfant». Le colonel Willi J. Borer doute aussi de la nécessité d'un achat: «La tâche principale (…) des forces aériennes consiste dans le contrôle et le barrage d'un espace aérien limité (…). Un nombre réduit d'avions suffit pour cette tâche.» Ces prises de position critiques de la part de militaires n'ont pas été du goût des stratèges du DDPS. Pas surprenant que dans le numéro d'octobre l'ASMZ rapportait que «les experts des forces aériennes ont remarqué des affirmations fausses, voire même diffamatoires» dans les réponses à l'enquête.

Il est vrai que le DDPS n'est que trop souvent à l'aise qu'avec … ses propres vérités.

Le GSsA reste attentif

Une autre vérité c'est que le DDPS ne manque pas seulement de justifications, mais aussi d'argent pour acheter de nouveaux avions de combat. Comme l'a montré le refus du Conseil des Etats en septembre d'acheter de nouveaux chars de déminage, même des politiciens de la droite bourgeoise ne sont plus d'accord d'acheter n'importe quel jouet pour les fans de l'armement au sein du DDPS. La crainte d'un refus parlementaire a donc amené le DDPS à ne pas insérer la demande pour un crédit d'évaluation des nouveaux avions dans le budget 2005 (discuté en décembre 2004). Un refus ou un report de ce premier stade mettrait gravement en péril la suite du processus d'achat. L'armée et les lobbyistes pensent qu'une année supplémentaire leur permettra de mieux «travailler» les parlementaires. Le GSsA suivra de prêt les développements dans ce domaine en 2005.

Stefan LUZI

  1. Allgemeine Schweizerische Militärzeitschrift

Une justification sérieuse

Une justification pour l'achat des nouveaux avions de combat à laquelle on peut reconnaître une certaine logique vient du Conseiller fédéral Samuel Schmid. Dans un interview au Tages Anzeiger il s'est exprimé sur les projets de l'armée de fermer plusieurs aérodromes militaires avec ces mots: «Ce qui est clair aujourd'hui c'est que nous allons fermer des aérodromes et qu'ensuite nous allons acheter de nouveaux avions de combat. Autrement on aura bientôt plus d'aérodromes que d'avions.» Notre conseil pour sortir de ce dilemme: abolir les aérodromes, les avions et l'armée.


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