"Une Suisse sans armée" n°40, hiver 1998, p. 2
Après neuf mois sur dix-huit, nous avons récolté plus de la moitié des 120'000 signatures nécessaires pour faire aboutir nos deux initiatives. Il faut en effet récolter au moins 15% de signatures de plus que les 100'000 prévues par la loi pour compenser les signatures invalidées (personnes qui ont signé deux fois, qui n'ont pas le droit de vote dans la commune indiquée sur la liste, qui ont écrit de manière «illisible», etc.)
Le bilan numérique est donc relativement satisfaisant (voir le tableau p. 5). Mais nous savons que nous ne pouvons pas nous permettre une pause hivernale.
Et au niveau politique? Malheureusement nous devons constater que, jusqu'à maintenant, nos initiatives n'ont pas encore suscité un débat très large dans le public.
Pour se redonner une utilité après la fin de la guerre froide, l'armée empiète toujours plus dans les domaines civils. Après les inondations et les incendies, la troupe est utilisée aussi pour l'accueil des réfugié-e-s, et la demande de pouvoir envoyer des soldats suisses armés à l'étranger, comme «contribution solidaire» de la Suisse pour la sécurité dans le monde, se fait toujours plus pressante. La gauche institutionnelle, et en particulier le parti socialiste suisse, critique cette militarisation des domaines civils, mais ses propositions quant au futur de l'armée restent très floues et modérées. Dans ses «Thèses pour une politique de paix et de sécurité efficaces comme élément d'une politique extérieure solidaire» publiées cet été, le PSS affirme que l'armée doit coûter moins cher parce que, même à un prix inférieur, elle sera en mesure «de contenter ceux qui persistent à attendre une protection et une sécurité par les moyens militaires».
En 1999 sera proposée une modification partielle de la loi militaire pour permettre l'envoi à l'étranger de troupes armées suisses. L'armée présentera cette question comme étant un choix à faire entre fermeture, isolationniste et «ouverture» de la Suisse. La gauche risque de se trouver dans le même dilemme qui l'avait divisée lors du vote sur les casques bleus, et dans une situation moins favorable, puisqu'entre-temps, l'ONU a été marginalisée et remplacée par l'OTAN comme seule organisation crédible pour la sécurité internationale. Pour éviter ce risque, et pour ne pas se voir placée aux côtés de la droite isolationniste (qui se battra contre toute forme d'engagement à l'étranger), la gauche devrait s'occuper beaucoup plus sérieusement de concepts civils pour contribuer à la résolution des conflits. En d'autres termes, si nous n'étions pas déjà en train de récolter des signatures pour une alternative civile à la participation militaire de la Suisse à la politique de sécurité internationale, c'est maintenant qu'on en ressentirait un manque cruel.
Avec ses deux initiatives, le GSsA propose un concept de politique de paix clair: non à la défense militaire autonome; oui à la participation avec des moyens civils et solidaires pour la prévention et la gestion des conflits. Le service civil volontaire pour la paix est l'alternative à la solidarité avec les fusils d'assaut.
Nico Lutz et Tobia Schnebli