"Une Suisse sans armée" n°39, automne 1998, p. 16-17

France:

Abolition de la conscription

La France connaissait le service militaire obligatoire depuis 1905. Début octobre, ce mythe a été enterré dans la discrétion. De 497'000 soldats en 96, il ne restera plus que 35'000 soldats professionnels en 2002, engagés pour un à quatre ans, accompagnés de 92'000 volontaires en réserve. Dans l'année de leurs 17 ans, les jeunes Français devront assister à un «Appel de préparation à la défense» (APD). Dès 2002, ce rendez-vous concernera aussi les femmes. L'armée française fait ainsi une véritable opération de séduction.

But avoué de l'exercice: en une journée, convaincre les jeunes de la nécessité d'avoir une défense. Pour une armée encore présente dans de nombreuses colonies et ex-colonies d'Afrique et d'ailleurs, dotée de surcroît de l'arme atomique, c'est un exercice périlleux de faire admettre qu'elle agit uniquement pour se défendre. En outre, les militaires visent bien entendu à convaincre certains de ces jeunes gens de finir sous les drapeaux.

La journée d'APD est bien remplie: projections de films, conférences, débats, et comme alibi social, un test de maîtrise de la lecture, pour détecter l'illétrisme. Les conférences ont pour thème les enjeux de la défense (pourquoi?), ses objectifs (comment, avec qui?), son organisation, et, last but not least, les moyens et les métiers de la défense (haute technologie). Un film sur le «devoir de mémoire» sert d'alibi. Y parle-t-on des crimes du colonialisme français? Non! Le Secrétariat aux anciens combattants évoque les sacrifices des générations passées.

Les volontaires subiront quatre semaines de préparation militaire, qui pourront conduire à un engagement dans les troupes de réserve, avec quelques jours d'entraînement par an. Un système qui fait penser au modèle suisse, en moins lourd.

Bourrage de crâne

Les militaires ont dû avaler la suppression de la conscription obligatoire, l'occasion rêvée pour en faire baver un maximum aux jeunes et de leur pratiquer un bourrage de crâne. La fraternité des casernes, garante de la cohésion nationale, c'est fini! En compensation, les jeunes filles devront participer à ces journées dès 2002. Avant cela, un «parcours de la citoyenneté» balisera le cursus scolaire, pour «sensibiliser la jeunesse à son devoir de défense» nationale et européenne. Il faut inculquer aux jeunes qu'une défense est nécessaire avec l'apport de tous les citoyens à leur sécurité collective. Les cours d'éducation civique aborderont les thèmes de la défense et de la paix, avec la participation d'un grand nombre d'enseignants. A l'issue des APD, les jeunes gens seront inscrits automatiquement sur les rôles électoraux et se verront remettre un certificat, qui sera exigé pour toutes sortes de démarches administratives, à commencer par le permis de conduire et le baccalauréat.

Les militaires sont gagnants. Ainsi, ils arriveront à toucher une plus grande couche de la société. Ceux qui échappaient à leur influence (femmes, objecteurs, étrangers) seront donc obligés de suivre le même bourrage de crâne. Les enseignants, d'ordinaire plus perméables que d'autres aux théories militaires, devront se plier.

Opération de séduction

L'armée devra recruter 10'000 volontaires par an jusqu'en 2002. En 1997, 40'000 volontaires se pressaient au portillon pour le même nombre de places. En période de chômage, l'armée est un débouché comme les autres. Une campagne publicitaire sur le thème de l'«engagement par excellence» a été lancée depuis plusieurs mois. On y voit des soldats techniciens, bien à l'abri derrière leurs commandes à distance. Il n'y aura plus de fantassins «chair à canon», mais des spécialistes, utilisant des technologies avancées. Comme on le voit dans l'armée suisse, les jeunes sont plutôt séduits par des simulateurs, qui simulent le tir d'une roquette et son téléguidage. En somme c'est une console de jeux un peu plus sophistiquée.

On l'a vu avec les dernières opérations américaines. Le temps des «body bags», les housses blanches dans lesquelles on ramenait les centaines de corps de la guerre du Viêt Nam, est révolu. Désormais, la guerre chirurgicale peut avoir lieu. Pas besoin d'aller se frotter à des Serbes ou des Somaliens armés jusqu'aux dents. On est caché derrière un écran et des boutons de commande, sans voir les dégâts provoqués par ces bijoux de technologie...

Risques pacifistes

Si la conscription obligatoire tombe, un grand risque est à craindre pour les pacifistes et antimilitaristes. En effet, si cette épée de Damoclès disparaît, les citoyennes et citoyens risquent de se désintéresser totalement des problèmes posés par une armée. Plus d'endoctrinement et de soumission aveugle à la discipline, le rêve de nombreux jeunes mâles de tous les pays! Mais ensuite, si l'armée intervient dans des opérations de maintien de l'ordre, s'il vient à l'idée à des citoyennes et citoyens de demander la diminution des budgets, ou si un gouvernement élu ne correspond pas aux visions de l'armée, le risque de s'en voir imposer une par la force augmente, d'autant plus que l'armée est composée de professionnels ayant un intérêt direct au maintien de leurs conditions d'existence.

Pour un membre du GSsA, la conclusion s'impose d'elle-même: il faut abolir toutes les armées, pour que la raison l'emporte sur la raison du plus fort.

Sébastien L'haire


La gendarmerie toute puissante

La guerre des polices en France est relancée. Les petites villes de 10 à 20'000 habitants, dotées jusqu'ici d'un commissariat de police, tomberont sous la coupe de la gendarmerie. La gendarmerie est un corps spécial de l'armée, et dispose du droit de tirer sans sommation. De plus, les gendarmes sont peu formés pour les enquêtes criminelles, et l'on a assisté à de tragiques erreurs judiciaires par suite d'une instruction bâclée.

La militarisation de la société avance à petits pas...