"Une Suisse sans armée" n°38, été 1998, p. 2
Mirages et chars 68 à la casse, réduction de 540 millions de francs dans les budgets militaires des trois prochaines années, retraite anticipée pour 256 chars Léopard 2 et obusiers blindés (sur un total de 928). On pourrait croire que le ministre Adolf Ogi, plus intéressé au sport qu'à la défense, aurait enfin entamé le chemin vers la démilitarisation de la Suisse. Malheureusement ce n'est qu'une face de la médaille. Les 540 millions de francs économisés à l'armée ne représentent que 4,2% des 12,9 milliards garantis pour les dépenses militaires de la Confédération ces prochaines trois années. Pour démontrer la nécessité du maintien d'un instrument militaire aussi coûteux - même après la fin de la guerre froide - tous les moyens sont bons. Face au drame des populations qui fuient les massacres au Kosove et pour préparer un ultérieur durcissement des procédures d'asile, la droite suisse réclame l'engagement de l'armée aux frontières. Les présidents des trois partis bourgeois ont soutenu cette proposition et notre ministre militaro-sportif s'est empressé de déclarer qu'il était ouvert à cet engagement: «parce que sa nécessité est établie et parce qu'il en va de la sécurité de notre pays. Mes hommes peuvent être prêts en quelques jours.» Finalement ce ne seront pas les braves pères de famille en gris-vert qui passeront leur prochain cours de répétition aux frontières, mais plutôt les militaires professionnels des unités des gardes de fortifications, dont les chefs de la hiérarchie militaire obtiendront une augmentation des effectifs dès l'année prochaine. L'armée aux frontières et le méga-show militaire de Frauenfeld (défilé du 13 juin 1998) voilà ce qui rassure ceux et celles qui s'accrochent aux prétendues traditions militaires helvétiques et qui réclament plus de moyens de répression pour faire face à l'insécurité économique et sociale de notre temps.
Tout autre est le discours des responsables militaires à celles et ceux qui, au contraire, réclament plus d'ouverture et de solidarité. Ici on ne parle plus de l'armée que comme instrument de «promotion de la paix», de «solidarité» et de «coopération» internationale. On veut faire croire que la sécurité mondiale réclame l'engagement de militaires suisses, avec, à terme, l'intégration à l'OTAN. Les raisons de cette évolution nous paraissent assez claires: à l'époque de la globalisation ce ne sont plus les frontières du territoire national qu'il s'agit de défendre, mais plutôt la stabilité et l'ordre voulus par «les pays dont les intérêts se confondent avec les nôtres», comme le dit bien le rapport Brunner. Stabilité, ordre et intérêts qui s'accommodent très bien d'innombrables génocides, nettoyages ethniques, massacres et violations des droits humains. La liste est extrêmement longue - du Rwanda au Chiapas, de l'Algérie au Kurdistan, en passant par l'ex-Yougoslavie et le Tibet - et elle démontre en tout cas que pour la Suisse il y aurait bien d'autres chemins à parcourir que l'alignement sur les alliances militaires existantes. Il y a bien quelques voix qui s'élèvent contre l'empiètement militaire dans les domaines humanitaires ou de la coopération. Le parti socialiste suisse a pris position contre la militarisation de tâches civiles à l'intérieur du pays et contre le rapprochement avec l'OTAN proposés dans le rapport Brunner; la Commission consultative de la coopération internationale au développement (nommée par le Conseil Fédéral) s'est déclarée «préoccupée par ces développements qui tendent à confier à l'armée suisse des missions non envisagées par son mandat» et aussi les responsables du Corps Suisse d'Aide en cas de Catastrophe (ASC) ont fait état à plusieurs reprises de leur opposition à l'intrusion de militaires armés dans leurs activités.
Il nous semble que le soutien aux deux initatives du GSsA est un moyen excellent pour renforcer l'opposition à cette militarisation de domaines civils qui se dessine toujours plus clairement. D'où l'appel vibrant à soutenir notre action, en récoltant des signatures (voir page centrale, on récolte bien, mais il en manque encore pas mal) et en nous soutenant financièrement (on recolte mal et on en a plus du tout).
Tobia Schnebli