La défaite de l'initiative pour l'interdiction d'exporter du matériel de guerre est sans appel. Survenant, jour pour jour, quatre ans après l'acceptation par le peuple des avions de combat, elle aggrave le reversement de tendance opéré lors du vote du six juin 1993.
En effet, si jusqu'à cette date le mouvement antimilitariste allait de succès en succès -initiative dite de Rothenturm, résultat étonnant de l'initiative abolitionniste, récolte record de 500'000 signatures contre les F/A-18 -, depuis, force est de constater à la fois la marginalisation de notre discours et la baisse constante des scores lors des votations.
Depuis le début de la crise, le chômage est largement exploité pour justifier le maintien de politiques qui alimentent la violence. Lors de l'achat des F/A-18, ce sont les illusoires retombées en matières de places de travail qui furent déterminantes. Se souvient-on de la manifestation de travailleurs organisée par les patrons de deux entreprises genevoises pour exiger, au nom de l'emploi, l'acquisition des avions de combat?
Cette fois, les manifestations n'ont pas eu lieu. Il a pourtant suffi aux industriels d'agiter le spectre du chômage, d'articuler les chiffre mensonger de 123'000 emplois menacés pour emporter l'adhésion de quatre votants sur cinq. Cela n'a par ailleurs pas empêché l'entreprise SIG (fabrication de pistolets et du fusil d'assaut) d'annoncer plus de 200 licenciements cinq jours à peine après le vote négatif du peuple!
Ainsi, responsables de la situation économique actuelle, les industriels qui restructurent et fabriquent des chômeurs ont joué sur la «nécessaire compétitivité» et sur la peur de la perte des places de travail pour justifier et faire avaler leur politique industrielle complice et donc criminelle.
C'est par cette même méthode que les milieux qu'on appelle pudiquement «économiques», à savoir les détenteurs de capitaux, essaieront demain de justifier les pires atteintes à l'environnement - la fin du moratoire en matière de nucléaire approche - le refus de l'assurance maternité, la réduction des prestations de chômage ou encore la suppression du service universel des postes et télécommunications.
C'est également au nom du «bien-être» des Suisses et de la compétitivité, voire de l'approvisionnement, des entreprises de ce pays que, demain, pourrait être justifiée la participation de troupes suisses à des interventions militaires internationales tant souhaitée par M. Ogi; c'est en leur nom que des guerres pourront être légitimées !
La méthode est payante. Elle l'est d'autant plus qu'elle n'est contestée que par des couches marginales du monde politique.
En laissant à ses membres la liberté de vote, l'Union Syndicale Suisse a fini par conférer une pertinence au discours patronal: elle admet que le bien-être de l'industrie d'exportation prime sur l'engagement international du côté de la paix et du développement.
En s'abstenant de mener campagne pour, rappelons-le une fois encore, sa propre initiative, le Parti Socialiste lance également un signal très clair: thème électoralement payant en 1991, l'interdiction d'exporter des armes ne serait plus aujourd'hui qu'un luxe de haute conjoncture. De là à en conclure que, en période de crise, tout trafic est licite, le pas est vite franchi...
C'est ainsi que, face à un chômage qui ravage non seulement les vies des individus mais également les principes mêmes de responsabilité de société, face à un patronat qui n'hésite pas devant l'indécence d'utiliser les chômeurs comme argument de vente, face à une prétendue gauche qui accepte de fait le discours patronal, nous pouvons dire, au soir de cette défaite du 8 juin, que c'est du côté des 20% que l'espoir demeure !
p. gilardi