«Une Suisse sans armée» n° 55 (Automne 2002), p. 17-18.article précédent article suivant

Guerre contre le terrorisme

Irak:

Les dessous d'une attaque annoncée

Après l'Afghanistan, première cible dans le collimateur des Etats-Unis, c'est au tour de l'Irak d'être en point de mire. Au nom de la justice internationale, de la liberté et de la sécurité pour le peuple américain et ses alliés, c'est une tâche que la plus grand puissance incontestée du moment se doit de mener à bien et même avec honneur («C'est tout autant notre responsabilité que notre privilège que de mener ce combat pour la liberté»). Tout comme un certain nombre d'autres pays (Corée du Nord, Philippines, Iran, Liban,…), déjà sur la liste noire des «ennemis», l'Irak est accusé d'habriter en son territoire des structures terroristes, faisant du coup partie du désormais célèbre «axe du mal».

Selon le gouvernement américain, le pays arabe, sous la houlette de Saddam Hussein, est fortement soupçonné de fabriquer des armes de destruction massive (biologiques, chimiques ou nucléaires), susceptibles de menacer le peuple américain et même le monde entier. Pour les dirigeants américains, il est donc devenu «vital» pour la sécurité de tous de réagir vivement face à un dictateur qui ne semble pas vouloir se plier aux demandes de l'Occident: le désarmement et la dissolution des mouvements terroristes du pays, ainsi qu'un changement de régime politique jusqu'alors anti-démocratique et bafouant la liberté de son peuple. Bien que plusieurs sénateurs ou hauts gradés militaires, membres du gouvernement (Colin Powell lui-même) et surtout hommes politiques européens comme M. Chirac ou M. Schröder _ qui d'habitude ne rechignent pas à marcher dans l'ombre de M.Bush aient exprimé leur désaccord et fortement conseillé de ne pas agir de la sorte, la solution souhaitée par Bush et les siens est d'intervenir unilatéralement et de déclarer une nouvelle guerre, eux seuls, contre l'Irak. Tout autre moyen de dissuasion, politique ou diplomatique, ne rentre pas en ligne de compte.

Le discours d'action des Etats-Unis se contredit malheureusement en une quantité indéfinissable de points, et va même bien plus loin, car il transgresse à maintes reprises les règles du droit international, celui-là même par lequel les Etats-Unis légitime tout leur champ d'action et en l'honneur duquel ils prétendent se battre. La liste des violations du droit international et de la liberté des peuples est longue et abominable, lorsqu'on sait que justement les Américains justifient leurs attaques au nom de ces dites valeurs.

Une guerre illégale

Premièrement, tout comme le dit l'américain M. Rothschild (éditeur du Progressive magazine), l'invasion de l'Irak est «anticonstitutionnelle»: en effet, une déclaration de guerre doit provenir en premier de la décision du Congrès et non pas de celle du président. M.Bush se targue maintenant de dire que les députés approuvent son choix, mais en réalité il ne peut se limiter à une simple consultation du Congrès, comme c'est le cas ici.

Deuxièmement, et cela devient plus grave, les Etats-Unis ne respectent pas la charte des Nations Unies, car ils n'ont pas demandé au péalable au Conseil de sécurité la permission pour attaquer S. Hussein. Ils jugent en effet la menace terroriste assez grande pour agir unilatéralement et remplir à eux seuls la fonction de «shérifs du monde», selon leur conception de la chose («La volonté des Etats-Unis de défendre l'ordre international établi, tel qu'ils le conçoivent et tel qu'il correspond à leurs intérêts», Monde Diplomatique, sept 02). On peut constater le même phénomène lorsqu'on se penche sur le concept de «guerre juste»: là encore, l'attitude des Etats-Unis est fortement critiquable au niveau du droit international, car ils se donnent le pouvoir de juger selon leurs critères, qui est bon ou mauvais, qui fait le Bien ou qui fait le Mal, sans règles bien définies. A partir de là, on ne sera pas surpris de voir des journalistes ou des présentateurs télé américains se faire évincer parce qu'ils osaient s'opposer d'une manière ou d'une autre à la politique gouvernementale. Car tout ce qui ne concorde pas parfaitement aux intentions du gouvernement américain est assimilé à un support de «l'axe du mal». C'est pour cette raison que certains mouvements de gauche ou d'opposition font l'objet d'une forte censure, voire même d'une criminalisation et qu'on les range dans le clan des ennemis, pour mieux les stigmatiser.

Armes de destruction massive?

Troisièmement, s'il est vrai que l'on peut fortement soupçonner l'Irak de posséder des armes de destructions massives, on n'a par contre pas de réelles preuves: alors que les inspecteurs de l'ONU étaient bel et bien sur la voie de procéder à un véritable désarmement et de prouver l'éventuelle existence des ces armes, ce sont les dirigeants américains eux-mêmes qui leur ont ordonné de rentrer et de cesser leur intervention, fin 98, lorsque les Etats-Unis bombardaient à nouveau l'Irak. Pas de confirmation donc, comme le disent certains experts: «L'AIEA -Agence internationale de l'énergie atomique- a démenti être en possession de preuves sur le développement d'armes nucléaires en Irak» (Tribune de Genève, 10 sept. 02). Il va sans dire que les Américains refusent maintenant un retour des inspecteurs en Irak.

Finalement, dans cette attitude guerrière qui se légitime par une série d'arguments plus ou moins factices, on oublie souvent de mettre en évidence la principale motivation du gouvernement américain, dont les médias font très peu vent: l'appropriation des ressources économiques et le contrôle militaire de la région. A long terme, les Etats-Unis souhaiteraient avoir le contrôle du pétrole, un élément capital de pression qui leur manque pour étaler définitivement leur domination dans le monde entier. Comme l'Irak possède environ 10% des réserves mondiales de pétrole, il devient évidemment un client très sérieux dans la cible des dirigeants américains.

Y a-t-il eu seulement une seule visite d'un dirigeant américain en Irak? Y a-t-il eu des discussions, un mode de communication autre que la simple déclaration de guerre? Est-ce que les États-Unis tiennent compte du fait que l'embargo partiqué sur l'Irak depuis dix ans environ a tué des centaines de milliers de personnes innocentes (mais cela n'arrive pas à la cheville des attentats du World Trade Center !) et que les Irakiens pourraient avoir des raisons de ressentir une haine légitime envers l'Occident? Le changement de régime d'un pays ayant une toute autre culture, s'il a lieu d'être, ainsi que son désarmement doivent être le résultat d'un processus plus complexe. Il ne peut se résumer à des bombardements, suceptibles de créer des désastres humains en Irak, mais aussi, par représailles, en Amérique et dans le reste de l'Occident.

En matraquant le peuple américain de commémorations du 11 septembre 2001, le gouvernement entretient cette peur face à la menace islamiste, ce qui lui permet de légitimer le gonflement inconsidéré du budget en armement et de procéder à des frappes en Irak.

Affaibli par l'embargo, Saddam Hussein profitant de sa position royale et ne désirant pas risquer de se faire détrôner, on ne voit pas ce qui pourrait pousser l'Irak à attaquer les Etats-Unis. Par contre, si les Américains mettent le feu au poudre, le monde musulman très instable en ce moment risque bien de s'embraser. En voulant lutter pour la sécurité de son peuple, Bush semble plutôt engouffrer sa nation dans un cyle de violence perpétuelle…

Gaétan Morel


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