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Ce qui est prévu en Irak n'est pas une reconstruction mais un vol

Auteur(s): Naomi Klein

Date: 14/04/2003

par Naomi Klein (auteure de NoLogo, Éditions Actes sud), le 14 avril 2003,
The Guardian (Londres)

Le 6 avril, le sous-secrétaire à la défense Paul Wolfowitz l'a clairement
énoncé : il n'y aura pas de rôle à jouer pour l'ONU dans la mise en
place d'un gouvernement d'intérim en Irak. Le régime dirigé par les
États-Unis durera au moins six mois, "probablement plus longtemps
encore". Et d'ici que le peuple Irakien ait son mot à dire sur le choix
d'un gouvernement, les principales décisions économiques concernant
l'avenir de leur pays auront déjà été prises par leurs occupants. "Il
doit y avoir une administration efficace dès le premier jour," a fit
Wolfowitz. "Les gens ont besoin d'eau, de médicaments, d'égouts en état
de marche, l'électricité doit entre rétablie. Et c'est la responsabilité
de la coalition."
Le processus par lequel la remise en marche des infrastructures sera
effectuée est généralement appelée "reconstruction". Mais les plans
américains pour le futur de l'économie Irakienne vont bien au-delà.
Plutôt que de reconstruire, le pays est traité comme un terrain vierge sur
lequel les néo-libéraux les plus idéologiques de Washington pourront
réaliser leur rêve économique : totalement privatisé, entre les mains de
capitaux étrangers et ouvert au business.
Le contrat de 4.8 milliards de dollars pour le port d'Oum Qasar a déjà
été attribué à une société américaine, Stevedoring Services, et des
contrats similaires sont en cours pour l'administration de l'aéroport.
L'Agence des États-Unis pour le Développement International (acronyme
anglais USAID - ndt) a invité les multinationales US à présenter leurs
offres de la reconstruction des routes et des ponts jusqu'à la
distribution des livres scolaires. La durée de ces contrats n'est pas
précisée. Combien de temps faudra-t-il avant qu'ils ne se transforment en
contrats à long-terme pour la distribution de l'eau, des transports, des
écoles, du réseau téléphonique ? Quand est-ce qu'une reconstruction
devient-elle une privatisation feutrée ?
Le député Républicain Darel Issa a présenté une loi qui obligerait le
Département de la Défense à construire un réseau de téléphone portable
CDMA en Irak afin de profiter aux "détenteurs de brevets américains".
Comme l'a fait remarquer Farhad Manjoo dans le cyber-magazine Salon, CDMA
est un système utilisé aux États-Unis, pas en Europe, et fut développé par
Qualcomm, un des plus généreux donateurs d'Issa.
Et il y a le pétrole. L'administration Bush sait qu'elle ne peut pas
parler ouvertement de vendre le pétrole Irakien à Exxon Mobile et Shell.
Cette tache est dévolue à des gens comme Fadhil Chalabi, un ancien
ministre du pétrole de l'Irak et directeur exécutif de Center for Global
Energy Studies. "Nous avons besoin d'attirer une énorme quantité
d'argent dans le pays. Le seul moyen est de partiellement privatiser
l'industrie, " dit Chalabi.
Il fait partie d'un groupe d'exilés Irakiens qui ont conseillé les
Département d'État sur la manière de mettre en oeuvre une privatisation
qui ne paraisse pas etre imposée par les États-Unis. De manière opportune,
le groupe a tenu une conférence à Londres le 6 avril et a appelé l'Irak à
s'ouvrir aux multinationales pétrolières juste après la guerre.
L'administration Bush a montré sa gratitude en promettant aux Irakiens
exilés de nombreux postes dans le gouvernement d'intérim.
Certains disent qu'il est trop simpliste de parler d'une guerre pour le
pétrole. Ils ont raison. C'est une guerre pour le pétrole, l'eau, les
routes, les trains, le téléphone, les ports et les médicaments. Et si le
processus n'est pas arrêté, "l'Irak libre" sera le pays le plus vendu
de la planète.
Ce n'est pas une surprise que de voir tant de multinationales saliver sur
le marché inexploité de l'Irak. Ce n'est pas seulement parce que le
marché de la reconstruction représente au moins 100 milliards de dollars ;
c'est aussi parce que le "libre échange" par des moyens moins violents
ne se porte pas si bien que ça ces derniers temps. De plus en plus de pays
en voie de développement rejettent les privatisation, tandis que la zone
de libre échange de l'Amérique, une priorité pour Bush, est très
largement impopulaire dans toute l'Amérique latine. Les pourparlers à
l'Organisation Mondiale du Commerce portant sur la propriété
intellectuelle, l'agriculture et les services sont tous dans l'impasse
tandis que des accusations sont portées contre les États-Unis et l'Europe
qui n'auraient toujours pas tenues leurs promesses passées.
Alors que reste-t-il à faire pour une superpuissance en récession et
"accro" à la croissance ? Que diriez vous du passage d'un Libre-Échange
Allégé, qui libère les accès aux marchés via des pressions au sein de
l'OMC, à un Libre-Échange Énergique, qui s'empare de nouveaux marchés
via des champs de bataille et par des guerres préventives ? Après tout,
négocier avec des états souverains peut se révéler compliqué. Il est
beaucoup plus facile de simplement dépecer un pays, l'occuper, puis le
reconstruire à sa guise. Bush n'a pas abandonné le libre-échange, comme
certains l'ont claironné, il a juste adopté une nouvelle doctrine :
"Bombardez avant d'acheter".
Cela va beaucoup plus loin que le sort d'un seul pays malchanceux. Les
investisseurs prédisent ouvertement qu'une fois la privatisation
installée en Irak, l'Iran, l'Arabie Saoudite et le Koweït seront obligés
de privatiser leur pétrole sous la pression de la concurrence. "En Iran,
cela va se répandre comme un feu de paille," a déclaré au Wall Street
Journal S. Rob Sobhani, un consultant en énergie. Très bientôt, les
États-Unis se seront ouvert par des bombes une route vers une toute
nouvelle zone de libre-échange.
Jusqu'à présent, le débat dans les médias sur la reconstruction de
l'Irak porte sur le fair-play : il est "exceptionnellement maladroit",
selon les termes du Commissaire Européen aux affaires étrangères, Chris
Patten, pour les États-Unis de se réserver tous les contrats juteux. Il
faut qu'ils apprennent à partager : Exxon devrait inviter les français de
Total-Fina-Elf sur les champs pétroliers les plus lucratifs ; Bechtel
devrait donner à la Britannique Thames Water un petit bout du contrat sur
les égouts.
Mais tandis que Patten s'offusque de l'unilatéralisme US et que Tony
Blair appelle l'ONU à entrer dans le jeu, la véritable question est
ailleurs. Quelle importance que de savoir quelle multinationale remportera
les meilleurs contrats pendant la saison des soldes dans un Irak
pré-démocratique et post-Saddam ? Qu'est-ce que ça peut bien faire que la
privatisation soit menée unilatéralement par les États-Unis, ou
multilatéralement par les États-Unis, l'Europe, la Russie et la Chine ?
Totalement absent du débat est le peuple Irakien qui pourrait - qui sait ?
- préférer garder quelques uns de ses richesses. Il faudra procéder à des
réparations massives à la fin des bombardements, mais en l'absence de
tout processus démocratique, ce qui est actuellement planifié ne sont pas
des réparations, une reconstruction ou une rénovation, mais un vol : un
vol généralisé déguisé en charité ; une privatisation sans
représentation.
Un peuple, affamé et affaibli par des sanctions économiques, puis
pulvérisé par une guerre, se réveillera du traumatisme pour découvrir un
pays qui aura été vendu sous ses pieds. Ils découvriront aussi que leur
toute nouvelle "liberté" - pour laquelle nombreux de leurs proches sont
morts - sera livrée accompagnée de décisions économiques irréversibles qui
ont été prises dans des salles de conseils d'administration alors que les
bombes leur tombaient encore dessus. On leur dira alors de voter pour
leurs nouveaux dirigeants, et ils seront accueillis dans le monde
magnifique de la démocratie.

Voir http://www.guardian.co.uk/Print/0,3858,4647556,00.html.