Retour page précédente

Textes

Lettre à un/e militant/e antiguerre passablement déprimé/e

Auteur(s): Gilbert Achcar

Date: 14/04/2003

Chèr/e ami/e

La déception que tu as manifestée en apprenant les nouvelles de
l’effondrement du régime irakien ne me semble pas justifiée.
Je peux, certes, la comprendre : ce qui t’attristait surtout, c’est le
fait que cet effondrement a permis aux rapaces de Washington et de Londres
de pavoiser. Une guerre quasi-coloniale, menée par le tandem Bush-Blair
(appelons-les “ B2 ”, ça leur sied bien : c’est le nom d’un bombardier !)
contre la volonté manifeste de la grande majorité de l’opinion publique
mondiale, a pu être présentée ainsi comme une “ guerre de libération ”,
animée par des motivations démocratiques. C’est, en effet, enrageant !
Mais souviens-toi des prévisions que nous avions formulées depuis des mois
et des mois. Elles tenaient en quelques propositions : 
1)le plus simple pour B2 sera le renversement du régime de Saddam Hussein,
qu’ils n’auront pas grand mal à abattre ; les véritables difficultés
commenceront ensuite ;
2)ils se permettent de défier les opinions publiques, parce qu’ils tablent
sur le spectacle de foules irakiennes réjouies d’avoir été débarrassées de
Saddam Hussein, afin de retourner les opinions ; ce spectacle, il faut s’y
préparer : il est inévitable, tant la dictature bassiste est abhorrée – à
juste titre ;
3)B2 sont des aventuristes, des joueurs qui s’engagent dans une guerre sur
la base d’un pari sur le meilleur scénario : ils misent sur la
récupération de l’essentiel de l’appareil d’État irakien, l’armée en
particulier : ils misent sur son retournement contre Saddam Hussein et sur
la possibilité pour eux de l’utiliser pour le contrôle du pays sous leur
supervision ; or, le plus probable, c’est que leur intervention – qui
commencera par la tentative de liquider Saddam Hussein et l’occupation des
champs de pétrole irakiens – entraînera l’écroulement de l’appareil d’État
et débouchera sur un immense chaos, marqué par des règlements de compte
sanglants.

Toutes ces propositions ont été confirmées. Rien de ce qui s’est passé,
quant au fond, n’aurait dû te surprendre : tout était prévisible.
Considérons les événements de ces derniers jours :

1)La “ victoire ”
D’un côté, une “ coalition ” entre la principale puissance militaire du
monde, qui absorbe à elle seule plus de 40 % des dépenses militaires
mondiales, et une grande puissance vassale ; de l’autre, un État du
tiers-monde dont les forces armées ont été détruites aux 2/3 en 1991, le
dernier tiers ayant subi l’érosion du temps, sous un embargo empêchant
l’entretien de son matériel, le tout aggravé par plusieurs années de
désarmement sous l’égide des Nations unies. Comment s’étonner, dès lors,
de la déroute du régime irakien ?
Ce même régime avait déjà subi une défaite écrasante en 1991, avec
l’effondrement du dispositif irakien au Koweït et dans le Sud de l’Irak.
Il est vrai que, cette fois-ci, l’objectif de Washington était de prendre
les villes et d’occuper la totalité du territoire : un objectif plus
difficile à réaliser, certes. Mais en même temps, c’est un pays exsangue,
épuisé par plus de vingt ans de guerres, de bombardements et d’embargo que
Washington s’est fixé pour tâche de conquérir. Et hier comme aujourd’hui,
c’est un régime bassiste abhorré par une grande majorité de la population
irakienne, qui était aux commandes à Bagdad : comment s’attendre à une
mobilisation populaire dans de telles conditions !
En réalité, ce n’est pas la victoire rapide des troupes
anglo-états-uniennes qui fut surprenante, mais bien la résistance que les
forces du régime leur opposèrent au cours des premiers jours de
l’offensive. Rappelle-toi : les commentaires fusèrent ces jours-là, pour
se gausser de la promesse d’une victoire rapide. Beaucoup crurent que
l’embourbement prévu en 1991 allait enfin se réaliser. C’était se
méprendre sur les raisons de la résistance des premiers jours. Elles
tenaient au fait que l’offensive terrestre fut lancée en même temps que la
campagne aérienne intensive, alors qu’en 1991 Washington avait soumis
l’armée irakienne à plus de cinq semaines de bombardement démentiel avant
d’engager les troupes au sol. De ce fait, les forces du régime étaient
encore disposées à combattre au moment où l’offensive terrestre a commencé
– bien plus qu’en 1991, lorsque ceux qui avaient survécu aux bombardements
étaient épuisés et hébétés, et se rendirent en masse aux troupes de la
coalition.
Les forces du régime, sans plus ! Confondre ce qui s’est passé en Irak
avec une véritable résistance populaire, confondre la défense de Bagdad
par les forces du régime avec la défense populaire de Beyrouth assiégée
par l’armée israélienne en 1982, c’était se méprendre lourdement, tant sur
les perspectives de la guerre que sur la nature du rapport de la
population irakienne au régime tyrannique de Saddam Hussein. La principale
faille dans le plan du Pentagone fut d’ailleurs le fait que les
bombardements “ d’opportunité ” du premier jour de l’offensive ratèrent
leur cible : Saddam Hussein. Et il est probable que l’effondrement
accéléré de la défense de Bagdad ait été directement provoqué par la fin
du commandement de Saddam Hussein, qu’il ait été tué sous les bombes ou
qu’il se soit volontairement éclipsé. Dans une dictature aussi centralisée
et personnalisée, il suffit d’éliminer le dictateur pour que le régime
s’écroule, lorsqu’il est soumis à forte pression.

2)La réaction de la population
Comment s’étonner du soulagement et de la joie de la population irakienne
à l’annonce de la chute de la dictature ? Moi-même, bien que n’ayant
jamais partagé le sort de la population irakienne, j’ai ressenti un
véritable soulagement à l’annonce de la fin du régime. La dictature
baasiste irakienne est arrivée au pouvoir en juillet 1968, alors que
j’étais en pleine radicalisation, comme une bonne partie de ma génération
dans les diverses régions du monde. La première priorité du nouveau régime
fut l’écrasement de l’expression irakienne de cette radicalisation, dont
le catalyseur régional avait été la défaite des régimes arabes face à
l’agression israélienne de juin 1967. 
Le foyer de guérilla inauguré dans le Sud irakien par le guévariste Khaled
Ahmed Zaki, ainsi que la scission de gauche du parti communiste irakien,
furent impitoyablement écrasés par le régime de terreur qui fut instauré à
Bagdad. Très vite, les nouveaux putschistes gagnèrent la réputation d’être
le plus féroce des régimes de la région : les militants irakiens savaient
qu’il était préférable de mourir en affrontant les forces du régime, armes
en main, plutôt que de se faire arrêter et de mourir sous une torture
insurpassable en atrocité. Le régime baasiste écrasa, dans le sang et
l’horreur, la gauche irakienne, la plus importante composante de la gauche
arabe. Il contribua ainsi, à sa manière, à préparer le terrain à
l’hégémonie de l’intégrisme islamique dans la contestation populaire
régionale. De tous les dictateurs qui ont été comparés à Hitler depuis un
demi-siècle, le plus souvent de façon grossièrement abusive et à des fins
propagandistes, celui qui ressemblait le plus à l’original est bien Saddam
Hussein : non seulement du point de vue des caractéristiques internes du
régime – sans la base populaire mobilisée idéologiquement, – mais aussi du
point de vue de la volonté expansionniste, guidée par un aveuglement
mégalomaniaque.
35 années que j’attendais et espérais la chute de ce régime exécrable ! Je
fus donc soulagé d’apprendre sa chute. Comme des millions d’Irakiens et
d’Irakiennes. Cela dit, le soulagement de la population irakienne ne fut
pas surprenant, non plus ; il était également tout à fait prévisible. Ce
qui fut surprenant, du moins pour Washington et Londres, c’est la tiédeur,
souvent empreinte d’hostilité, de l’accueil qui fut réservé à leurs
troupes par la population arabe irakienne – y compris dans ce Sud chiite
qu’ils pensaient leur être acquis.
Cela aussi n’est pas difficile à comprendre. Ce que Washington et Londres
n’avaient pas saisi, c’est que cette population qui a tant de raisons de
haïr Saddam Hussein en a encore plus de les haïr : les Irakiens se
souviennent de la façon dont la coalition les a livrés à Saddam Hussein en
1991 ; ils subissent encore les conséquences de douze années d’embargo
génocidaire imposé par Washington et Londres, avec la complicité de leurs
partenaires au Conseil de sécurité de l’ONU ; et ils ne sauraient
accueillir en libérateurs les États-Unis, principal oppresseur de la
région et sponsor de l’État d’Israël, accompagnés du colonisateur
britannique de la veille qui a laissé un souvenir exécrable.
Ce fait a même considérablement inhibé les manifestations de joie de la
population irakienne, et Washington a dû avoir recours aux artifices de la
propagande pour donner l’impression que les troupes de la coalition
anglo-états-unienne étaient accueillies en “ libératrices ” par la
population. Si elles l’ont été, c’est surtout par les pilleurs, ceux qui
avaient le plus de raisons de trouver “ Bush very good ” avec leur butin
sous les bras, ces pilleurs dont les troupes d’occupation ont à dessein
“ libéré ” les instincts sur ordre d’un commandement qui croyait ainsi se
prémunir contre l’hostilité populaire et qui a fini par l’accroître bien
plus encore (le seul bâtiment public fortement gardé à Bagdad fut le
ministère du pétrole, de la même façon que les seules zones “ sécurisées ”
de l’Irak furent ses champs pétroliers). La nouvelle invasion s’est rendue
responsable d’un saccage de Bagdad qui restera dans la mémoire historique
comme un équivalent moderne du sac de Bagdad au XIIIe siècle, lors de
l’invasion mongole.
La seule fraction de la population de l’Irak à s’être alliée aux troupes
d’occupation et à avoir manifesté massivement sa joie à leur présence est
la population kurde. Myopie sempiternelle des directions du Kurdistan
irakien qui, l’une ou l’autre, ont si souvent misé sur de très mauvais
alliés : Israël, le Chah d’Iran, le pouvoir turc, les mollahs iraniens et
même Saddam Hussein ! Elles n’ont pas eu l’intelligence d’éviter de se
compromettre avec une force d’occupation vouée à devenir l’objet du
ressentiment de la population arabe irakienne, seule alliée qui compte
vraiment pour l’avenir du Kurdistan irakien. Il serait désastreux pour cet
avenir que les directions kurdes confirment leur image de partenaires
dévoués des puissances occupantes. Celles-ci n’ont aucune intention de
défendre le droit du peuple kurde à l’autodétermination, et n’hésiteront
pas à sacrifier les Kurdes d’Irak, si elles en éprouvaient le besoin, afin
d’affermir leur contrôle sur le pays.

3)Contrôle de l’Irak et domination mondiale
Les petits pilleurs des villes irakiennes ont d’ores et déjà
singulièrement compliqué la tâche des grands pilleurs des puissances
occupantes. Chaque jour qui passe confirme à quel point il sera difficile
aux B2 de contrôler l’Irak, face à une population qui les déteste
cordialement. Et ce n’est pas l’escroc Ahmed Chalabi et ses quelques
mercenaires, que les troupes des États-Unis ont ramené dans leurs
fourgons, qui changeront cette donne.
Le problème des États-Unis, c’est que – bien plus que dans l’Allemagne ou
le Japon de l’après-1945, où ils ont mis à contribution des pans entiers
de l’appareil d’État de l’ancien  régime (voire l’empereur lui-même, au
Japon) – ils ne trouveront comme instruments fiables en Irak que les
rescapés de l’appareil de Saddam Hussein. Seuls les responsables de
l’ancien régime ont, en grand nombre, la bassesse morale requise pour se
mettre avec dévotion au service de l’occupation. Eux seuls seront disposés
à servir les nouveaux maîtres du pays avec une ardeur d’autant plus grande
qu’ils sauveront ainsi leur peau, tout en assouvissant leur soif de
pouvoir. Cela rendra l’occupation encore plus détestable aux yeux de la
grande masse du peuple irakien.
En étendant de plus en plus leur présence dans la région arabe, les
États-Unis “ surexposent ” leurs troupes. La haine qu’ils suscitent dans
l’ensemble des pays du Moyen-Orient et, au-delà, dans l’ensemble du monde
musulman, leur a déjà explosé à la figure à plusieurs reprises – le 11
septembre 2001 n’étant que la manifestation la plus spectaculaire et la
plus meurtrière de cette haine, à ce jour.  L’occupation de l’Irak aura
pour effet d’exacerber à l’extrême le ressentiment général : elle
accélèrera le pourrissement de l’ordre régional entretenu par Washington.
Il n’y aura pas de pax americana, mais plutôt un pas de plus dans la
descente vers la barbarie, la barbarie majeure de Washington et de ses
alliés entretenant la contre-barbarie du fanatisme religieux – et cela,
tant que n’émergeront pas de nouvelles forces progressistes dans cette
partie du monde.
Le projet de construire un empire mondial dominé par les États-Unis au
moyen de la force brute est voué inexorablement à l’échec. À cet égard,
Washington a d’ores et déjà subi de lourds revers politiques,
contrairement à l’impression que peut laisser provisoirement sa victoire
militaire en Irak. Jamais, depuis la fin de la Guerre froide, l’hégémonie
des États-Unis n’a été aussi contestée dans le monde, jamais le consensus
autour de cette hégémonie n’a été aussi déficient. C’est le cas au niveau
des relations interétatiques : la grogne et la fronde d’États considérés
comme des alliés fiables par Washington n’ont jamais été aussi grandes.
Même le pouvoir turc a refusé le passage des troupes états-uniennes sur
son territoire. Washington n’a pas réussi à l’acheter, pas plus qu’il n’a
réussi à acheter assez de membres du Conseil de sécurité de l’ONU pour
obtenir neuf voix pour sa guerre contre l’Irak !
Certes, les États existants ne sont pas des alliés fiables du mouvement
antiguerre, ni même des alliés tout court – surtout lorsqu’à l’instar de
la France et de la Russie, ils se conduisent eux-mêmes, dans leur propre
domaine impérial, de manière tout aussi brutale et détestable que les
États-Unis. Mais cette cacophonie dans le système des États associés au
grand empire dominé par Washington, a reflété à sa manière l’autre grand
revers subi par le projet impérial. Il s’agit, bien sûr, de l’émergence de
cette autre superpuissance qu’est l’opinion publique mondiale, comme l’a
bien relevé le New York Times au lendemain des manifestations du 15
février 2003, principale journée mondiale de mobilisation populaire de
toute l’histoire. L’opinion publique mondiale – ou plutôt le mouvement
réel qu’est le mouvement antiguerre, car les sondages ne manifestent pas.
Durant les années 1990, on a pu croire ce mouvement condamné à ne plus
dépasser un seuil de faiblesse insigne. On a pu croire que l’acquis des
années Vietnam était bel et bien enterré pour l’essentiel, notamment au vu
du fait que Washington en avait tiré les principales leçons et les
appliquait dans ses nouvelles guerres, depuis celle du Panama (1989). Or à
partir de l’automne 2002, nous avons assisté à la montée impétueuse d’un
nouveau mouvement antiguerre, qui a vite dépassé les records historiques
dans plusieurs pays et qui a même englobé les États-Unis. Ce fait est tout
à fait capital, car la mobilisation la plus décisive est, bien évidemment,
celle qui se déroule aux États-Unis mêmes : le mouvement antiguerre n’y a
pas encore atteint le niveau de son apogée des années Vietnam, mais il a
déjà le mérite considérable d’avoir atteint une échelle de masse, en dépit
du traumatisme du 11 septembre et de son exploitation par l’administration
Bush.
Les images bien sélectionnées de la soi-disant “ libération ” de l’Irak,
les mises en scène du Pentagone, ont impressionné beaucoup d’opposant/es à
la guerre. Mais chaque jour qui passe montre à quel point le mouvement
antiguerre avait raison. Les morts innombrables, les destructions
massives, le pillage des richesses nationales, représentent un énorme
tribut que l’on a imposé au peuple irakien pour une “ libération ”, qui
débouche sur une occupation étrangère. L’embourbement de Washington – dans
un pays que l’on ne saurait cacher aux regards du monde, comme on cache
aujourd’hui l’Afghanistan plus chaotique que jamais –permettra au
mouvement antiguerre de rebondir vers de nouveaux sommets. 
La croissance spectaculaire de ce mouvement n’a été elle-même possible que
parce qu’elle s’appuyait sur trois années de croissance du mouvement
mondial contre la mondialisation néolibérale, né à Seattle. Ces deux
dimensions continueront à s’alimenter mutuellement et à renforcer la
conscience du fait que le néolibéralisme et la guerre sont les deux faces
d’un même système de domination – à renverser.


Gilbert Achcar
[auteur du Choc des barbaries, éditions Complexe, Bruxelles, 2002, et de
L’Orient incandescent, à paraître en septembre 2003 aux éditions Page
deux, Lausanne.]