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«Une vérité est un mensonge répété mille fois». Huit légendes médiatiques sur l'Irak

Auteur(s): Jack Naffair, Réseau Voltaire

Date: 13/03/2003

L'administration Bush a requis les services de cabinets de relations
publiques (Hill & Knowlton's, Rendon Group, etc.) pour répandre diverses
allégations à propos de l'Irak et les répéter sans relâche dans la
presse. Compte tenu de la multiplicité des canaux de diffusion utilisés et
par la seule force de la répétition, ces assertions parviennent au statut
d'évidences communément acceptées. C'est ainsi qu'on les retrouve au
fil des articles d'actualité ou sur les plateaux de débats télévisés sans
qu'aucun journaliste ne prenne plus la peine d'en vérifier
l'authenticité. Les plus populaires de ces mythes sont réunis ici.

« En 1991 l'Irak a massacré des Chiites qui s'étaient soulevés contre le
régime. Selon les estimations du gouvernement états-unien, de 30 000 à 60
000 Chiites ont été tués. » 

Les opposants au régime irakien ont mené une offensive contre le pouvoir
en 1991, après la campagne de bombardements de la coalition
internationale. Mais, comme en témoigne, entre autres, Jawad Bashara, un
proche du Parti communiste irakien et membre du Forum irakien qui réunit
des opposants à Saddam Hussein installés à Paris : « En 1991, le
soulèvement populaire avait libéré quatorze grandes villes et la moitié de
Bagdad, mais les Américains ne voulaient pas d'un pouvoir alternatif
dominé par les Chiites, sous prétexte qu'ils pourraient faire une
alliance avec l'Iran. Ils ont desserré le blocus autour de la garde
républicaine et lui ont permis d'utiliser les armes de destruction
massive, les missiles sol-sol, l'aviation, tout ce qui était interdit par
les accords de cessez-le-feu, pour réprimer le soulèvement dans le sang. »
[1] 
La réalité est plus complexe que la propagande. La politique des
Etats-Unis dans cette région est dominée, depuis la révolution
khomeyniste, par la volonté d'affaiblir les mouvements chiites en général
et l'Iran en particulier. C'est pourquoi, les Etats-Unis ont financé et
armé le régime de Saddam Hussein pour qu'il attaque l'Iran. puis, après
la guerre du Golfe, ils ont continué à instrumentaliser le régime de
Saddam Hussein, cette fois pour réprimer les mouvements chiites irakiens.


 Objectif : faire de Saddam Hussein un nouveau Staline en lui attribuant
la responsabilité exclusive d'une répression de masse. 

« Saddam Hussein a gazé plus de 5 000 Kurdes à Halabja en 1988 » 

Les seules informations dont nous sommes sûrs est qu'une bataille entre
l'Iran et l'Irak a eu lieu dans la zone d'Halabja, que les deux camps
ont utilisé des gaz de combat interdits et que des civils kurdes, pris
entre deux feux, ont été tués par ces gaz. 
Le massacre d'Halabja n'avait pas soulevé de protestation de la
communauté internationale, en mars 1988. À l'époque, il était admis que
les civils avaient été tués « collatéralement » à la suite d'une erreur
de maniement des gaz de combat. Deux ans plus tard, lorsque la guerre
Irak-Iran prit fin et que les Occidentaux cessèrent de soutenir Saddam
Hussein, le massacre d'Halabja fut attribué aux Irakiens. Un rapport
classifié de l'Army War College démontra, en 1990, que cette imputation
était peu crédible. Le Washington Post du 4 mai 1990 le résuma en ces
termes : « L'affirmation iranienne du 20 mars [1990] selon laquelle la
plupart des victimes d'Halabja a été empoisonnée par du cyanide a été
considérée comme un élément clé [...]. Nous savons que l'Irak n'utilise
pas de gaz cyanide. Nous avons une très bonne connaissance des agents
chimiques que les Irakiens produisent et utilisent, et nous savons ce que
chacun ne fait pas. » 
Récemment, Stephen C. Pelletiere, un analyste politique pour l'Irak à la
CIA pendant la guerre Iran-Irak puis professeur à l'Army War College qui
participa à la rédaction du rapport, rappela dans le New York Times que le
massacre d'Halabja était un crime de guerre, probablement commis par
l'armée iranienne, et non un crime contre l'humanité commis par l'armée
irakienne. Et, qu'en aucun cas, il ne s'est agit de l'assassinat
délibéré de populations civiles (voir le résumé de la tribune libre de
Stephen C. Pelletiere dans Tribunes libres internationales). 

 Objectif : faire de Saddam Hussein un nouvel Hitler en lui imputant des
crimes contre l'humanité. 

« Bagdad prétend qu'en douze ans l'embargo a causé la mort de centaines
de milliers d'enfants et de personnes âgées alors qu'elles ont été
victimes du régime de Saddam Hussein. » 

Les sujets de presse sur les sanctions infligées à l'Irak commencent
souvent par « Saddam prétend que… ». En fait, il existe, en la matière,
des rapports précis provenant d'organisme internationaux reconnus. 
Dès mars 1996, l'Organisation mondiale de la Santé (OMS) publiait un
rapport alarmant sur dégradation de la situation sanitaire en Irak
(Rapport - Synthèse). L'OMS attribuait directement aux sanctions
l'augmentation de 600 % de la mortalité juvéno-infantile depuis 1990. 
L'OMS impute également à l'embargo le développement et la réapparition
de maladies infantiles qui étaient en voie de disparition. L'Unicef a
publié un rapport en août 1999 montrant que les sanctions contre l'Irak
ont contribué à la mort de 500 000 enfants. 

 Objectif : masquer la responsabilité des États-Unis et du Royaume-Uni
dans le maintien de l'embargo et occulter que ce maintien est un crime
contre l'humanité. 
En une occasion cependant, la responsabilité états-unienne avait été
reconnue et assumée. On se souvient, en effet, que le 12 mai 1996,
Madeleine Albright, alors secrétaire d'État, avait été interrogée sur les
conséquences des sanctions par la journaliste Leslie Stahl qui lui
demandait : 
« Nous avons entendu qu'un demi-million d'enfants [en] sont morts.
C'est supérieur au nombre d'enfants tués à Hiroshima. Est-ce que cela en
valait vraiment la peine ? » 
Mme Albright avait répondu : « Je pense que c'est un choix très
difficile, mais nous pensons que cela en vaut la peine » [2]. 

« Mauvaise foi de Saddam Hussein : il prétend qu'en 1998, les inspecteurs
de l'ONU étaient des espions. » 

C'est aussi ce qu'affirmait le New York Times à la « Une », le 7 janvier
1999 : « Des officiels états-uniens ont déclaré aujourd'hui que des
espions américains ont travaillé secrètement dans les équipes
d'inspecteurs des Nations Unies. » [3]] 
Le 6 janvier 1999, le Boston Globe rapportait, quant à lui, que des agents
secrets états-uniens « ont mené une ambitieuse opération d'espionnage
conçue pour pénétrer les services de renseignement irakiens et suivre les
mouvements du leader irakien Saddam Hussein, selon des sources des
États-Unis et de l'ONU ». [4]] 
Le Washington Post du 2 mars suivant a indiqué en première page que les
États-Unis « ont infiltré des agents et du matériel d'espionnage pendant
trois ans au sein des équipes d'inspection en armement de l'ONU en Irak
afin de surveiller l'armée irakienne, à l'insu des Nations Unies. » [5]

L'information fut mise en doute, mais lorsque la presse demanda un
démenti officiel, « les porte-parole de la CIA, du Pentagone, de la Maison
Blanche et du Département d'État ont refusé de démentir catégoriquement »
(Washington Post du 2 mars 1999). [6] 
En septembre 1991 déjà, l'ONU avait adressé une « réprimande publique » à
David Kay, un inspecteur états-unien de la commission spéciale de
désarmement en Irak, accusé de fournir des informations directement à
Washington avant l'ONU [7] 

 Objectif : faire croire que l'Irak n'a jamais véritablement accepté les
inspections. 

« Les inspecteurs de l'ONU ont été expulsés par l'Irak, en 1998. » 

Informé d'une campagne de bombardement imminente, Richard Butler, le chef
des inspections de l'époque, a décidé de retirer son personnel (Opération
« Renard du désert » lancée le 16 décembre, 415 missiles de croisière
tirés, 600 bombardements). 
Relatant ce retour, le Washington Post du 18 décembre 1998 écrit : «
Butler a ordonné à ses inspecteurs d'évacuer Bagdad, anticipant une
attaque militaire, mardi soir » [8]. Confirmant qu'il s'agit bien d'un
départ volontaire et non d'une expulsion, USA Today du 17 décembre 1998
rapporte que « l'ambassadeur russe, Sergei Lavrov, a critiqué Butler pour
son évacuation des inspecteurs d'Irak, mercredi matin, sans demander
l'autorisation au Conseil de sécurité ». [9] 

 Objectif : prétendre que Saddam Hussein a volontairement interrompu les
inspections pendant plusieurs années pour reconstituer son arsenal à
l'abri des regards. 

Début 2003, l'Irak dispose de missiles à longue-portée. 

Lors d'une rencontre avec Jose Maria Aznar le 22 février 2003, George W.
Bush a évoqué les missiles irakiens Al-Samoud 2 comme des missiles à
longue-portée. En fait, les missiles incriminés figuraient dans la
déclaration de 12 000 pages remise par l'Irak à l'ONU, le 7 décembre
2002. Dans une interview au Monde, Corinne Heraud, une inspectrice
française de l'ONU explique qu'en octobre 2002 déjà, Bagdad avait
déclaré que certains essais avaient dépassé la limite de 150 km. 
Lorsque, à la demande d'Hans Blix, un groupe d'experts a rendu ses
conclusions sur les Al-Samoud 2, le 12 février, John Negroponte
ambassadeur des Etats-Unis à l'ONU, a qualifié l'information de «
découverte » de « missiles violant les résolutions de l'ONU », suggérant
qu'il s'agissait d'une trouvaille inédite. Cette mise en scène, sous
forme de scoop, a été reprise par de nombreux médias . Ainsi, la RTBF ou
RFI entre autres, présentaient le 12 février comme une révélation «
exclusive » ce qui n'était que la confirmation officielle de ce que
l'Irak avait déclaré plusieurs mois auparavant. 
Selon Associated Press, Hans Blix aurait annoncé en janvier que 40 essais
avaient été effectués sur les missiles al-Samoud 2. Treize tirs auraient
dépassé les 150 kilomètres autorisés par la résolution 687 et seul un tir
aurait atteint 182 kilomètres. Le dépassement des 150 km est dû, selon
Tarek Aziz vice-Premier ministre irakien, au fait que ces tests ont été
effectués avec des vecteurs non chargés (ils peuvent transporter jusqu'à
300 kg de charge) et non équipés de dispositifs de guidage. 
L'ambassadeur irakien auprès de Nations Unies, a déclaré le 12 février
que son gouvernement souhaitait qu'une commission vienne vérifier la
portée réelle des missiles. 

 Objectif : faire croire que l'Irak représente aujourd'hui une menace
pour ses voisins.  

« L'Irak n'est pas autorisé à survoler les "zones d'exclusion
aérienne" recouvrant les 2/3 de son territoire. » 

Les zones d'exclusion aérienne qui comprennent les parties de l'Irak
situées au nord du 36ème parallèle et au sud du 32ème parallèle ont été
imposées par les États-Unis, la Grande-Bretagne et la France, 18 mois
après la guerre du Golfe. Depuis, la France est revenue sur sa position et
a dénoncé ces zones. Le 3 septembre 1996, les États-Unis ont décidé
unilatéralement d'étendre la zone du 32ème au 33ème parallèle. 
Au regard du droit international et en vertu de l'article 51 de la Charte
des Nations Unies, l'Irak conserve le droit de se défendre sur
l'ensemble de son territoire, y compris au dessus des zones déclarées «
d'exclusion aériennes » par les États-Unis. 

 Objectif : donner une apparence de légitimité aux raids aériens
britanno-états-uniens contre les positions défensives irakiennes dans les
zones d'exclusion aérienne. 
 

« La guerre permettra de désarmer efficacement l'Irak. » 

De 1991 à 1998, la première série d'inspections a permis d'éliminer bien
plus d'armes que les six semaines de bombardements. En 1994, l'AIEA se
déclarait « convaincue que, par suite des mesures de destruction,
d'enlèvement et de neutralisation, qui ont été prises jusqu'ici, il
n'est matériellement plus possible à l'Iraq de produire des armes
nucléaires ou des matières utilisables dans les armes nucléaires ». 
Selon l'États-unien Scott Ritter, ancien inspecteur de l'UNSCOM, «
depuis 1998, l'Irak est grosso modo désarmé : de 90 à 95 % de ses
capacités en armes de destruction massive ont été éliminées, et ce de
façon vérifiable »Interview dans The Guardian. 

 Objectif : justifier l'attaque contre l'Irak. 

De nombreuses références reprises dans cet article ont été trouvées sur le
site du collectif FAIR« Fairness & Accuracy In Reporting »

[1] L'Humanité du 20 novembre 2002 :
http://www.humanite.presse.fr/journal/2002/2002-11/2002-11-20/2002-11-20-003.html.


[2] Emission « 60 minutes » sur CBS, le 12 mai 1996. Leslie Stahl : - We
have heard that a half million children have died. I mean that's more
children than died in Hiroshima. And - you know - is the price worth it ?
Madeleine Albright : - I think this is a very hard choice, but the price -
we think the price is worth it. 

[3] « United States officials said today that American spies had worked
undercover on teams of United Nations arms inspectors. » ([4] « carried
out an ambitious spying operation designed to penetrate Iraq's
intelligence apparatus and track the movement of Iraqi leader Saddam
Hussein, according to U.S. and U.N. sources ». [Copie de l'article sur
globalpolicy.org->
http://www.globalpolicy.org/security/issues/scomspy3.htm 

[5] « Infiltrated agents and espionage equipment for three years into
United Nations arms control teams in Iraq to eavesdrop on the Iraqi
military without the knowledge of the U.N. agency. » ([Copie de
l'article-> http://www.library.cornell.edu/colldev/mideast/unspy.htm"
class="spip_out">Copie de l'article) 

[6] « spokesmen for the CIA, Pentagon, White House and State Department
declined to repeat any categorical denials », Washington Post, 2 mars 1999
(Copie de l'article) 

[7] (Le Monde, 3 octobre 1991, « Controverse à l'ONU sur la mission
nucléaire en Irak Les informations recueillies à Bagdad n'auraient pas dû
être transmises d'abord aux États-Unis ») 

[8] « Butler ordered his inspectors to evacuate Baghdad, in anticipation
of a military attack, on Tuesday night » 

[9] « Russian Ambassador Sergei Lavrov criticized Butler for evacuating
inspectors from Iraq Wednesday morning without seeking permission from the
Security Council. »

Voir http://www.reseauvoltaire.net/article9234.html.