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Europe: vers l'état d'exception?

Auteur(s): Alima Boumediene-Thiery, Alain Krivine, Giuseppe Di Lello Finuoli, Le Monde

Date: 28/11/2001

En quelques minutes de choc insoutenable, Ben Laden aura réussi non pas à 
terroriser les multinationales ou les partisans de l'ordre libéral mais 
les populations. Pire encore, il a donné un prétexte aux gouvernements, aux 
pouvoirs publics comme au patronat pour faire passer un arsenal répressif 
sans précédent et des suppressions massives d'emplois.
 
Le Parlement européen, lui aussi, a été mis à contribution dans cette 
offensive de renforcement de l'ordre moral et policier. En quelques 
heures, on lui a demandé de voter le gel des avoirs financiers de 
vingt-sept organisations cataloguées comme "terroristes" par la seule 
CIA, sans la moindre justification si ce n'est la confiance absolue à 
accorder à cette institution. Il n' y a eu que quarante-quatre députés 
pour refuser ce vote de confiance à une agence qui semble avoir une 
définition très particulière du "terrorisme". N'est-ce pas elle qui, sur 
les demandes de visa pour les Etats-Unis, a fait remplacer la fameuse 
question "Etes-vous communiste ?" par "Etes-vous terroriste ?"? Sans 
doute un simple choix de synonyme...
 
Il fallait faire vite, alors que jamais ce Parlement n'avait daigné se 
pencher sur la question-clé du secret bancaire ou des paradis fiscaux. Trop 
vite d'ailleurs, puisque le Conseil, quelques jours plus tard, trouva 
qu'en fin de compte il était tout de même plus présentable d'utiliser la 
liste établie par l'ONU plutôt que celle de la CIA.
 
A peine ce vote bâclé, la commission des libertés était saisie pour 
discussion et amendements d'un projet de "décision-cadre" de la 
Commission européenne proposant une définition commune du "terrorisme", 
de ses différentes manifestations et des peines encourues. Si ce document 
était adopté par le Parlement lors de sa session plénière du 29 novembre, 
l'Union européenne entrerait alors dans un état d'exception permanent. En 
effet, ce jeudi-là, nous risquons toutes et tous de devenir des 
"terroristes".
 
Pièce essentielle du projet, l'alinéa 1er de l'article 3 : "Chaque Etat 
membre prend les mesures nécessaires pour faire en sorte que les 
infractions suivantes, définies par son droit national, commises 
intentionnellement par un individu ou un groupe contre un ou plusieurs 
pays, leurs institutions ou leur population et visant à les menacer et à 
porter gravement atteinte ou à détruire les structures politiques, 
économiques ou sociales d'un pays, soient sanctionnées comme des 
infractions terroristes." Notre compte est bon. En tant 
qu'anticapitalistes, nous avons toujours été contre les "structures 
politiques, économiques et sociales" de nos pays, et nous essayons de leur 
porter atteinte par l'action collective de "groupe". Oui, nous sommes 
coupables d'avoir participé à des grandes mobilisations qui ont ébranlé 
les pouvoirs établis, par exemple en France en 1995. Récemment, à Nice et à 
Gênes, nous avons "menacé" des "structures économiques et sociales" : 
OMC, FMI, Banque mondiale.
 
Pire, nous avons participé à "la capture illicite d'installations 
étatiques ou gouvernementales, de moyens de transport publics, 
d'infrastructures, de lieux publics.." (article 3, alinéa f) ; avec les 
sans-papiers de Seine-Saint-Denis, nous occupons l'ancienne gendarmerie de 
Saint-Denis après avoir aidé les travailleurs de Moulinex à occuper leur 
usine avant liquidation... Plus grave encore, nous avons bloqué des 
aéroports pour empêcher l'expulsion de sans-papiers, occupé des centres de 
rétention et même des maisons vides pour reloger des sans-logis.
 
Mais notre cas est aggravé par la participation "à la mise en danger de 
personnes, de biens, d'animaux ou de l'environnement" (article 3, alinéa 
h).
 
Nous avons aidé des militants de la Confédération paysanne à faucher des 
champs d'OGM, effrayant sérieusement les deux chiens de garde qui nous 
harcelaient. Quelques semaines plus tard, notre dossier allait s'alourdir 
d'une charge de terrorisme supplémentaire : nous avons aidé des 
travailleurs de l'EDF, inquiets des privatisations européennes en cours, à 
stopper le travail - bref, à faire grève, ou, comme le dit l'alinéa i du 
même article, à participer à "la perturbation ou l'interruption de 
l'approvisionnement en eau, en électricité ou toute autre ressource 
fondamentale".
 
Mais comme nous sommes d'abord des militants, nous avons bien l'intention 
de continuer. Du coup, nous ajoutons à notre dossier une nouvelle 
inculpation (alinéa kdu même article, qui définit comme action terroriste 
"la menace de commettre l'une des infractions énumérées ci-dessus"). Et 
comme nous sommes plus de deux dans nos différentes associations de 
terroristes, nous tombons sous le couperet du paragraphe 2, qui précise : 
"On entend par groupe terroriste une association structurée de plus de 
deux personnes établie dans le temps et agissant de façon concertée en vue 
de commettre les infractions terroristes visées..."
 
Pour tous ces actes, nous risquons, à la carte, de deux à vingt ans de 
prison, sauf, bien sûr, si nous acceptons de dénoncer nos petits camarades, 
c'est-à-dire si "on renonce aux activités terroristes et si on fournit 
aux autorités administratives ou judiciaires des informations les aidant" 
(article 7, alinéas a et b).
 
Ben Laden et ses amis n'ont pas de quoi s'inquiéter : ce dispositif ne 
les concerne pas. Pas plus que les nouvelles dispositions prises aux 
Etats-Unis ou en Grande-Bretagne qui permettent d'emprisonner sans 
jugement et sans délai des étrangers potentiellement terroristes. Pas plus 
que le plan Vigipirate en France et les nouvelles lois sécuritaires qui ont 
déjà permis d'augmenter de 30 % la population immigrée des centres de 
rétention. Ben Laden et ses amis n'ont pas l'habitude de se promener sans 
papiers avec des bombes dans les poches ; ni d'occuper les usines ou les 
banques : ils les dirigent.
 
En revanche, les gouvernements de l'Union européenne se donnent ainsi les 
moyens de pouvoir criminaliser le mouvement social, donnant un contenu 
encore plus précis à l'Europe de Maastricht. Après Gênes, Berlusconi 
traitait les manifestants d'"apprentis terroristes". Le 29 novembre, à 
Bruxelles, risque d'être sa victoire. Il est encore temps de se 
ressaisir.
 

par Alima Boumediene-Thiery (Verts France),Alain Krivine (LCR 
France),Giuseppe Di Lello Finuoli (PRC Italie) sont députés européens, 
membres de la commission des libertés et des droits des citoyens, de la 
justice et des affaires intérieures. 

Voir http://www.lemonde.fr/recherche_articleweb/1,6861,248945,00.html?query=krivine&query2=&booleen=et&num_page=1&auteur=&dans=dansarticle&periode=30&ordre=pertinence&debutjour=&debutmois=&debutannee=&finjour=&finmois=&finannee=&G_NBARCHIVES=702+832.

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