Auteur(s): Patrick Jarreau, Le Monde
Date: 28/11/2001
Entretien avec Paul Wolfowitz, secrétaire américain adjoint à la défense "Comment voyez-vous la situation militaire en Afghanistan et que peut-il se passer à Kandahar ? - Nous avons beaucoup progressé. Il est frappant de constater à quel point l'humeur a changé par rapport à ce qu'elle était, il y a deux ou trois semaines, quand on nous accusait de nous être enlisés. Ce qui m'inquiète, maintenant, c'est que beaucoup de gens puissent penser que, pour ce qui est de l'Afghanistan, l'histoire est terminée. C'est très loin d'être le cas. Il y a encore énormément de travail à faire dans le sud du pays. Un de nos objectifs stratégiques majeurs est de développer une opposition plus active parmi les Pachtounes. Tous les rapports que nous recevons suggèrent que les progrès de diverses forces d'opposition sur Kandahar sont réguliers, mais lents. - Les marines débarqués dans la région ne participent pas aux combats pour la prise de la ville ? - Plus les Afghans travailleront pour eux-mêmes, plus le résultat sera durable. L'histoire montre qu'ils peuvent faire la paix entre eux, en dépit de longues inimitiés, alors que faire la paix avec une force étrangère est, à leurs yeux, un outrage. "Le rôle des marines est d'établir une base d'opérations avancée, dont la fonction première est de nous permettre de fournir un soutien plus actif aux Afghans du Sud. Nous avons une base avancée dans le Nord, en fait, même si nous ne l'appelons pas ainsi. De larges portions du territoire étant contrôlées par les commandants de l'Alliance du Nord, il s'agissait pour nous d'établir des relations avec eux. Une fois que nous l'avons fait, nous avons pu disposer de terrains pour apporter toutes sortes de choses. Nous n'avions pas une situation aussi favorable dans le Sud. - Ne prenez-vous pas le risque de provoquer une réaction patriotique qui profiterait aux talibans ? - Je ne pense pas que ce soit si risqué que vous le supposez. Le motif de cette initiative est raisonnablement bien compris par les Afghans. Les événements des dernières semaines ont montré que la réaction de la plupart d'entre eux aux succès des forces d'opposition est de les accueillir comme des libérateurs. Il faut faire attention, car personne n'a les mains très propres, dans ce pays ; mais les talibans sont si largement détestés, depuis pas mal de temps, que notre rôle, je crois, est bien perçu comme un soutien au peuple afghan. "Nous sommes là-bas pour poursuivre Al-Qaida, attraper les terroristes, détruire leurs réseaux, et cela suppose d'en finir avec, au moins, les principaux dirigeants des talibans, qui ont hébergé ces terroristes. Nous "prenons la température", chaque jour, pour évaluer où nous en sommes et pour essayer de savoir si nos "opérations psychologiques" - je n'aime pas ces termes - parviennent à faire passer notre message, qui est simple : notre but n'est pas de nous emparer de l'Afghanistan. - S'agissant d'Al-Qaida, à quels résultats estimez-vous être parvenus à ce jour ? - L'un des résultats les plus importants, mais difficile à vérifier, est que nous avons probablement cassé leur dispositif opérationnel dans une proportion très significative. En les mettant en fuite et en les contraignant à la défensive, bien que nous ne les ayons pas encore tués ni capturés, nous avons brisé leur capacité de communiquer entre eux et avec l'extérieur. "Mais nous ne sommes qu'au début de la pénétration des réseaux, de la neutralisation de certains dirigeants, de la collecte de renseignements sur les dirigeants extérieurs. Al-Qaida n'existe pas seulement en Afghanistan ; ce sont aussi des gens que l'on arrête ici, aux Etats-Unis, de même qu'en Europe, avec la coopération de pratiquement tous les gouvernements, et avec celle de la plupart des gouvernements du Proche-Orient. C'est une organisation présente dans soixante pays. "Le personnage le plus important est Ben Laden, mais pour des raisons plus symboliques qu'opérationnelles. Qu'il s'en aille demain, il resterait quand même un réseau très dangereux. Inversement, on pourrait imaginer que nous détruisions complètement ce réseau et que Ben Laden soit toujours en fuite dans une montagne afghane. Il faut considérer le réseau dans son ensemble, plus exactement la pluralité des réseaux. Plus on en apprend sur Al-Qaida, plus on est frappé par la façon dont des groupes différents communiquent et coopèrent avec cette organisation. Le principe selon lequel l'ennemi de mon ennemi est mon ami semble être en vigueur parmi les groupes terroristes. Et ils nous haïssent tous... - Quel pourrait être le sort des combattants talibans et de ceux d'Al-Qaida ? - Il faut distinguer plusieurs catégories. Parmi les talibans, d'abord, il y a des combattants convaincus et d'autres qui se sont enrôlés pour le genre de raisons qui peuvent amener des gens à le faire en temps de guerre. Ceux-là ne sont pas vraiment engagés ; ils peuvent avoir des cousins dans le camp adverse et être prêts à les rejoindre. C'est une raison supplémentaire pour laisser faire les forces locales, car nous ne sommes pas en mesure de porter un jugement sur ces cas. "S'agissant des étrangers clairement identifiés comme membres d'Al-Qaida, la première chose à savoir est qu'ils sont détestés, en Afghanistan, et qu'ils préfèrent probablement être capturés par des non-Afghans. Il faudra qu'il y ait un processus de tri, parmi ces gens, afin d'identifier ceux qui doivent répondre de crimes ; ceux qui peuvent fournir des renseignements ; enfin, ceux que l'on pourrait caractériser comme la piétaille, mais qui sont entrés, néanmoins, dans une organisation terroriste et que personne ne souhaite lâcher dans la nature. - Qui va faire ce tri ? - Une combinaison de gens différents. Nous ne sommes pas dans la situation de "Tempête du désert", où il y avait un commandement unifié. Ce sont les commandants locaux qui vont faire le premier tri. Auprès de la plupart d'entre eux, nous avons maintenant des gens des services de renseignement et des militaires. Comme on l'a vu à Mazar-e-Charif, ce n'est pas un processus très ordonné. Si les ennemis sont décidés à ne pas se rendre ou s'ils font semblant de se rendre, cela complique les choses. - Avez-vous une preuve quelconque d'un lien entre Saddam Hussein et les attentats du 11 septembre ? - Tout Etat qui soutient le terrorisme devrait reconsidérer fondamentalement sa politique. Le président l'a dit clairement depuis le début. Le 11 septembre a montré que ce qui pouvait être regardé, auparavant, comme une réalité déplaisante avec laquelle il fallait vivre est tout simplement insupportable. Et ce n'est rien à côté de ce que des terroristes pourraient faire, dans l'avenir, avec l'appui que leur fourniraient des Etats sous la forme d'armes de destruction massive. Ceux qui sont engagés dans ce type d'activité feraient bien d'y renoncer vite. - A quoi vous référez-vous précisément, aujourd'hui, lorsque vous dites que l'Irak soutient le terrorisme ? - Le département d'Etat a une documentation abondante sur les Etats qui soutiennent le terrorisme. Ce qui nous intéresse, c'est que ces Etats cessent d'agir ainsi. Chacun d'eux a un long chemin à parcourir pour prouver qu'il a cessé. - L'Irak peut-il faire cette démonstration avec Saddam Hussein à sa tête ? - Votre question pousse la spéculation plus loin que je ne veux la mener aujourd'hui." Propos recueillis par Patrick Jarreau