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Qala-e-Janghi : questions sur un carnage

Auteur(s): Françoise Chipaux, Le Monde

Date: 30/11/2001

Dans l'enceinte de la forteresse de Qala-e-Janghi, lors d'une rébellion 
le 28 novembre, plus de 600 prisonniers talibans ont péri en présence et avec
l'aide de troupes américaines. Le Pentagone a démenti, jeudi 29 novembre, 
les informations de presse selon lesquelles des prisonniers talibans 
désarmés auraient été abattus par les troupes de l'Alliance du Nord. 
 
KABOUL de notre envoyée spéciale
"Cela n'aurait jamais dû arriver." A plus de soixante ans, Mohammed 
Chah, employé d'une organisation humanitaire, en a vu d'autres, mais le 
carnage du fort de Qala-e-Janghi le laisse amer. "Spécialement les 
bombardements américains, dit-il. Voir des morceaux de viande humaine..." 
Aucun Kabouli n'ignore ce qui s'est passé dans ce fort construit au XIXe 
siècle, à une dizaine de kilomètres à l'ouest de Mazar-e-Charif, où ont 
été tués, dans des circonstances qui restent à déterminer, près de 600 
prisonniers talibans. "Si les Etats-Unis avaient pris en considération les 
droits de l'homme, cela ne serait pas arrivé", affirme pour sa part 
Ahmadzaï, un professeur de littérature persane et pachtoune, non sans 
préciser que, pour lui, le principal responsable est Oussama Ben Laden. 
"Ceux qui ont été massacrés étaient des fidèles de Ben Laden, et c'est 
lui qui les avait fait venir", dit-il.
 
COUPS DE FEU
Mazar-e-Charif, la capitale du Nord afghan, n'en est pas à son premier 
massacre, mais c'est la première fois qu'une telle tuerie de prisonniers 
se déroule en présence et avec l'aide de troupes étrangères, en 
l'occurrence américaines. Tout a commencé quand, après plusieurs jours de 
négociations entre l'homme fort de Mazar-e-Charif, le général ouzbek 
Rachid Dostom, et les commandants talibans de Kunduz, le mollah Fazal 
Mazloom, chef d'état-major adjoint, le mollah Dadullah, commandant réputé, 
et le mollah Noori, ancien gouverneur de Mazar-e-Charif, quelques milliers 
de talibans, incluant un grand nombre de combattants étrangers, 
pakistanais, arabes, tchétchènes et ouzbeks, acceptent de se rendre et sont 
conduits de Kunduz à Mazar-e-Charif, à quelque 160 kilomètres à l'ouest. 
L'accord précise que les talibans afghans seront amnistiés alors que les 
volontaires étrangers seront emprisonnés et interrogés sur leurs liens 
éventuels avec l'organisation de Ben Laden, Al-Qaida. Ces derniers sont 
conduits au fort de Qala-e-Janghi, où est installé l'état-major du général 
Dostom. Traversée par la route de Mazar-e-Charif à Shebergan, la citadelle 
aux murs bas peut abriter plusieurs dizaines de milliers de personnes.
 
La "rébellion" commence le dimanche 25 novembre, vers 11 heures. "A 11 h 
15, deux de nos délégués, qui participaient à une réunion dans le fort, 
avec de hautes autorités militaires, pour discuter du droit d'accès aux 
centres de détention de la région, ont entendu des coups de feu venant 
d'autres parties du fort", explique Bernard Barrett, délégué à 
l'information du Comité international de la Croix-Rouge (CICR). "Ils se 
sont d'abord réfugiés dans un sous-sol, puis sur le toit, où des hommes 
armés échangeaient des coups de feu avec d'autres, plus loin. Ils ont 
escaladé le mur d'enceinte pour quitter les lieux." Dès le samedi, un 
prisonnier avait fait sauter une grenade qu'il avait sur lui, se tuant en 
même temps que deux hauts responsables de l'Alliance du Nord dont un 
général du parti chiite Hezb-i-Wahdat.
 
Le dimanche, selon la version officielle des autorités de Kaboul, lors de 
l'enregistrement des quelque 600 prisonniers, certains d'entre eux 
s'emparent des armes de cinq gardes, désarment une quarantaine d'autres 
gardes, ouvrent un container rempli d'armes, déclenchant une bataille 
générale. Selon certains, l'enregistrement des prisonniers aurait commencé 
en présence de deux agents américains, ce qui aurait provoqué la nervosité 
des prisonniers, qui s'inquiétaient qu'on les prenne en photo. Un agent 
de la CIA a été tué lors des affrontements qui ont suivi. Selon une autre 
version, tout aurait commencé quand des gens du Hezb-e-Wahdat voulant 
venger leur responsable tué sont arrivés au fort.
 
Déjà, plusieurs questions restent sans réponse : pourquoi n'avoir pas 
sérieusement fouillé et désarmé les prisonniers à leur arrivée ? Pourquoi 
les avoir rassemblés dans un endroit où se trouvaient entreposées des armes 
? Pourquoi les avoir laissés tous ensemble, visiblement sans un nombre de 
gardiens suffisant pour les surveiller, alors même qu'officiellement, ces 
prisonniers étaient considérés comme "très dangereux" ? Compte tenu, 
enfin, du lourd passé des troupes du général Dostom en matière de droits de 
l'homme, les Occidentaux présents n'auraient-ils pas dû veiller au sort 
de ces prisonniers ?
 
Les trois jours d'affrontements ont été extrêmement violents. Selon un 
officiel à Kaboul, l'aviation américaine, guidée au sol par des forces 
spéciales, a effectué pas moins de trente sorties. Cinq soldats américains 
ont été sérieusement blessés par une bombe mal dirigée, qui a explosé trop 
près d'eux. D'autre part, on sait avec certitude que des soldats 
américains étaient présents dans le fort auprès de l'Alliance du Nord lors 
de la répression.
 
MAINS LIÉES DANS LE DOS
A la demande des autorités, le CICR a commencé, mercredi 28 novembre, à 
ramasser les corps, et ne sait pas à ce stade combien de temps va durer 
l'opération. "Les autorités ramassent les cadavres à l'intérieur du 
centre de détention et nous amènent les corps pour qu'on les enterre", 
précise M. Barrett. Certains endroits sont encore difficilement 
accessibles. Le CICR photographie les cadavres, collecte et numérote les 
éventuels effets personnels et note l'emplacement des tombes pour une 
éventuelle identification par les familles.
 
Selon un porte-parole de l'Alliance du Nord interrogé par téléphone à 
Mazar-e-Charif, Saeed Hassan Muslim, la plupart des prisonniers ont été 
tués. Une cinquantaine d'entre eux ont été retrouvés les mains liées dans 
le dos. Seuls sont encore en vie quinze Arabes qui avaient été séparés des 
autres car jugés encore plus dangereux. Toujours selon cette source, les 
prisonniers ont été tués à la fois par les bombardements et les tirs des 
soldats de l'Alliance du Nord. Les soldats de l'Alliance du Nord présents 
dans le fort au début du carnage auraient tous péri. En revanche, les trois 
commandants talibans qui avaient négocié cette reddition tragique sont 
toujours aux mains du général Dostom, selon Bismillah Khan, l'actuel 
vice-ministre de la défense à Kaboul. Le gouvernement en place à Kaboul a 
annoncé, jeudi, l'envoi d'une délégation à Mazar-e-Charif pour tenter 
d'obtenir des éclaircissements sur ce massacre.
 
Françoise Chipaux

Voir http://www.lemonde.fr/imprimer_article_ref/0,9187,3210--251359,00.html.