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Dieu, que ces guerres sont saintes!

Auteur(s): Daniel Bensaïd et Willy Pelletier

Date: 23/11/2001

Le nouveau siècle a peut-être vraiment commencé le 11 septembre. Mais, 
contrairement à Jean Baudrillard, qui voit dans les attentats du 11 
septembre un « événement absolu » (Le Monde du 3 novembre), Balzac affirme 
dans César Birotteau que « les événements ne sont jamais absolus ».
L'événement absolu, c'est le miracle. Il n'appartient pas à l'histoire, 
mais à la théologie. L'événement selon Baudrillard est bel et bien 
miraculeux qui « défie toute forme d'interprétation ». Dans un monde 
prosaïque et profane, l'événement a un avant et un après. Il s'inscrit 
dans une trame de conditions et de circonstances logiques.

N'en déplaise à Claude Lanzmann, qui fustige notre supposée  « impuissance 
à affronter la nouveauté radicale de l'événement » ( Le Monde du 6 
novembre), sa nouveauté relative n’interdit pas de le penser. 
La déraison même a ses raisons. Ce serrait se rassurer à bon compte que 
s'octroyer le monopole de l'intelligence, en excluant Ben Laden ou Al 
Qaida de la rationalité (comme le fait Jean-François Revel) ou en les 
enfermant dans le cercle maudit de la « folie furieuse » (comme le fait 
Chirac). Comprendre n'est pas justifier. Il s'écrit ces temps-ci beaucoup 
d'âneries. L'effort consenti pour les comprendre n'implique en rien de 
les justifier.
 
La violence d’un monde que Bush senior promettait, il y a dix ans à peine, 
réconcilié, apaisé, et bien ordonné, ne naît pas du cerveau de Ben Laden ou 
de quiconque. Elle pousse et prolifère sur l'inégalité et l'injustice 
dont, année après année, les rapports de l'ONU sur l'indice de 
développement humain démontrent qu'elles ne cessent de s'accroître, non 
seulement entre pays du Nord et du Sud, mais au sein des pays dits riches 
et entre les sexes. L'opulence des uns a pour contrepartie l'exploitation 
et l'oppression des autres. La récente conférence des maîtres du commerce 
mondial, retranchés au milieu du désert en a été le symbole éclatant. On ne 
fera pas reculer la violence sans s'attaquer à ses racines. Il n'y a pas 
en la matière de raccourci magique.
 
Nos gazettes et nos antennes sont pleines de considérations savantes sur la 
crise de l'ordre westphalien et sur le déclin des Etats nationaux comme 
forme dominante de la politique moderne. Ce diagnostic pèche souvent par 
extrapolation hâtive. Mais s'il vaut pour les vieux Etats-nations 
européens, il vaut a fortiori pour les Etats tardifs et fragiles issus de 
la décolonisation qui n'ont eu ni le temps ni les moyens d'unifier des 
peuples, de consolider un espace public, de donner consistance à une 
société civile. Estropiés à la naissance par une insertion dépendante dans 
le marché mondial et percutés de plein fouet par la mondialisation 
marchande, ils sont voués à une crise convulsive dont on entrevoit deux 
issues effrayantes possibles : ou bien la chute dans une quête généalogique 
des origines, avec pour résultat l'ethnicisation de la politique et les 
fantasmes purificateurs; ou bien la fuite en avant dans des espaces 
géopolitiques élargis dans lesquels la communauté confessionnelle console 
des légitimités nationales introuvables.
 
Dans des régions du monde où les frontières résultent dans une large mesure 
des occupations et des partages coloniaux, la « communauté des croyants » 
rassemblée par une foi transnationale donne une réplique inquiétante mais 
point illogique à la construction de « l'Europe-puissance » dont se 
gargarisent nos gouvernants, ou au grand marché des Amériques sous 
hégémonie des Etats-Unis. 

Le fondamentalisme islamique n'a pas le monopole de cette 
(re)confessionnalisation de la politique. La provocation d'Ariel Sharon 
sur l'Esplanade des mosquées pariait délibérément sur cette dynamique : il 
préfère à l'évidence l'affrontement religieux entre l'Etat juif et le 
fondamentalisme islamique au conflit politique avec un mouvement 
palestinien laïque sur les droits sociaux et politiques égaux pour tous les 
citoyens de la région. Ces turbulences politiques et territoriales sont 
partie prenante du nouveau partage du monde requis par la mondialisation 
impériale.

L'affaiblissement des Etats-nations et la négation des souverainetés 
populaires a pour corollaire inévitable la remise en cause de la définition 
weberienne de l'Etat en tant que monopole de la violence organisée. Il 
serait illusoire de croire qu'une circulation sans frontières des capitaux 
et des marchandises pourrait aller sans une circulation sans frontières de 
la violence et sans une dissémination de ses acteurs non étatiques. Il 
serait tout aussi illusoire d'imaginer que la privatisation généralisée de 
la production, des services, de l'information, du droit, du vivant, du 
savoir, de l'espace, puisse ne pas aboutir aussi à une privatisation de 
l'exercice de la violence, d'autant que les techniques de l'armement 
s'y prêtent.

L'escalade militaire, policière et sécuritaire de la part des puissances 
dominantes apparaît alors comme la contrepartie nécessaire du libéralisme 
marchand. Les projets ahurissants en cours de discussion au parlement 
européen et le néo-keynésianisme militaire américain en sont la preuve 
flagrante : comme l'écrit Ulrich Beck (Le Monde du 10 novembre), le 
libéralisme conquérant bascule à son tour dans le passé des illusions. 
Dommage que feu François Furet ne soit plus là pour le voir.
La crise des Etats-nations va de pair avec une déstabilisation des 
catégories autour desquelles s'organise la pensée politique depuis les 
révolutions des Lumières : celles de souveraineté, de peuple, de 
représentation, de frontières, de citoyen, d'étranger. Les débats 
récurrents sur les sans-papiers, la crise du politique, les apories 
démocratiques de la construction européenne en sont l'illustration 
quotidienne. 

Fondé pour l'essentiel sur les rapports inter-étatiques et les traités, le 
droit international n'échappe pas à ces désordres. La doctine de la guerre 
non plus. Si discutables soient-ils, les canons classiques de la « guerre 
juste » prétendaient s'appliquer à des Etats et à des litiges 
territoriaux. Deux critères décisifs de ce jus ad bellum portaient sur la 
définition des buts de guerre et sur la proportionnalité des moyens et des 
fins.

Or, dans les conflits récents, les buts de guerre paraissent de plus en 
plus flous, si ce n'est indéfinissables : capturer Ben Laden, renverser le 
régime taliban, imposer un nouvel ordre impérial en Asie centrale ou 
contrôler durablement les routes du pétrole ? Dans son discours du 20 
septembre, George W. Bush a répondu qu'il s'agissait ni plus ni moins que 
d'éradiquer le terrorisme. 
 
Dès lors, le nom initial de l'opération, « Justice sans limite », 
n'apparaît plus comme un malencontreux lapsus. Contre un ennemi 
insaisissable et protéiforme, dont la misère du monde ne cesse de 
reconstituer les forces, la guerre serait en effet illimitée : « Notre 
guerre contre la terreur commence par Al Qaida, précisait Bush junior, mais 
elle ne se termine pas là. Elle ne se terminera que lorsque chaque groupe 
terroriste capable de frapper à l'échelle mondiale aura été repéré, 
arrêté, et vaincu ». A la saint Glinglin, ou lorsque les poules auront des 
dents.
 
Dans cette guerre sans limites, la proportion entre les fins et les moyens 
n'a plus de sens. Au nom de la pureté des fins (la « guerre éthique » 
chère à Tony Blair !), tous les moyens sont bons. Le discours de Bush 
l'annonçait sans détours : cette guerre « pourra comprendre des frappes 
spectaculaires diffusées à la télévision », mais aussi « des opérations 
secrètes, secrètes jusque dans leur succès ». Dans cette guerre de l'ombre 
sans témoins, tous les coups seront donc permis. Passant de la 
«mondialisation heureuse» à la béatitude atomique, Alain Minc (Le Monde, du 
7 novembre) pousse la logique jusqu’au bout en approuvant résolument le 
bombardement d’Hiroshima.
 
Etant donnée la disproportion des forces et des moyens, la sainte alliance 
impériale remporte des victoires militaires, mais au prix de quelles bombes 
politiques à retardement ? A quelle échelle temporelle se mesurent les 
victoires et les défaites dans l'histoire ? En réalité, la terreur 
aérienne, aveugle aux populations civiles, est parfaitement ajustée à la 
guerre illimitée sans objectifs déclarés. Qui veut cette guerre veut son 
engrenage. La doctrine militaire américaine officielle de la «guerre 
asymétrique» s'inscrit dans cette logique où le droit international est 
dissout dans la moraline du plus fort où, la guerre n'est plus vraiment la 
guerre, mais une croisade (ce lapsus non plus n'était pas gratuit), 
séculière de la civilisation contre la barbarie, une simple descente de 
police internationale pour châtier des délinquants. C'est pourquoi les 
gouvernements engagés dans ces opérations punitives se dispensent désormais 
de débats et de votes parlementaires : pas de guerre, pas de déclaration de 
guerre, pas de crimes de guerre ! Ni vu, ni connu !
 
Tirant parti de la disproportion des armes et des moyens, cette guerre ne 
rompt pas seulement la symétrie entre belligérants, elle brise aussi la 
symétrie du risque. A la guerre aérienne à « zéro mort » répond désormais, 
par un retournement macabrement ironique, la mort acceptée des kamikazes ; 
au bombardement de terreur, la terreur du cutter. Les deux ont en commun 
d'effacer la distinction entre combattants et non-combattants, et de 
considérer les victimes civiles, villageois afghans ou employés du World 
Trade Center, comme des « dommages collatéraux ».

La notion de terrorisme au singulier intervient dans ce contexte. Elle 
recèle bien des incertitudes et des approximations. Pour les autorités 
d'occupation allemande, les fusillés de l'Affiche rouge furent des 
terroristes. Pour les autorités britanniques en Palestine, Begin et Shamir 
furent des terroristes. Pour les gouvernants français, les combattants de 
l'indépendance algérienne furent des terroristes. Pour Milosevic, ce 
furent les combattants albanais et, pour Poutine, les combattants 
tchétchènes.

S'il faut une définition, celle qui figure dans les manuels militaires de 
l'armée américaine n'est pas la plus mauvaise. Le terrorisme y est 
officiellement défini comme « l'usage calculé de la violence contre des 
civils à des fins d'intimidation et de coercition pour atteindre des 
objectifs politiques, religieux, idéologiques, ou autres ». En toute 
rigueur, cette définition s'applique parfaitement à la guerre coloniale 
menée par l'impérialisme français en Algérie, aux interventions 
américaines occultes en Amérique latine, à la guerre « de basse intensité » 
en Amérique centrale (malgré la condamnation formelle du tribunal de La 
Haye). Elle ne justifie en rien les crimes du 11 septembre, mais elle 
révèle la symétrie cachée de la guerre asymétrique. 

Si nous condamnons ces attentats, ce n'est pas seulement pour des raisons 
dites morales, mais pour des raisons indissociablement morales et 
politiques. L'un ne va pas sans l'autre, contrairement à ce que veut 
croire Monique Canto-Sperber (Le Monde du 4 octobre), qui fait de Ben Laden 
un fils spirituel de Saint-Just et de Trotski. Ce dernier a-t-il fourni «la 
justification du terrorisme» en soutenant «le caractère absolu de la fin 
poursuivie et l'indifférence aux moyens»? Trotski demande au contraire: 
«La fin qui justifie les moyens suscite aussitôt la question et qu'est-ce 
qui justifie la fin?» Car, «dans la vie pratique comme dans le mouvement 
historique la fin et les moyens changent sans cesse de place».
 
Noriega, Pol Pot, Ben Laden, les talibans furent hier les créatures et les 
moyens de la politique impériale. Il sont devenus, par un renversement 
dialectique exemplaire, les fins de la guerre illimitée contre le 
terrorisme, avant de redevenir, s'ils ne sont pas trop usés par ce jeu de 
tourniquet, les moyens de nouvelles fins ! Il n'est pas étonnant que cette 
morale à géométrie variable ait besoin d'appeler en renfort les certitudes 
d'une morale éternelle, dont Trotski soulignait avec perspicacité qu'elle 
«ne peut se passer de Dieu»:  «Nous savons que Dieu n'est pas neutre», 
déclare en effet George W. Bush. Les attentats du 11 septembre n'ont rien 
d'un fait d'arme anti-impérialiste. Ils n'augmentent pas la confiance 
des peuples en leur propre force émancipatrice. Ils ne font pas avancer 
d'un pouce la cause des femmes afghanes, bien au contraire. Ils dressent 
des opprimé(e)s les un(e)s contre les autres. Ils favorisent la grande 
coalition impériale qui laisse les mains libres à Poutine en Tchétchénie et 
aux bureaucrates chinois contre leurs opposants. Ils facilitent le chantage 
au terrorisme des dirigeants israéliens et renforcent la pression sur la 
résistance palestinienne pour l'acculer à de nouvelles concessions. Ils
introduisent des germes de division dans le mouvement contre la mondialisation
capitaliste en plein essor depuis Seattle, Porto Alegre, Gênes. Ils donnent
prétexte à un renforcement des dispositifs liberticides et à la relance
(annoncée bien avant le 11 septembre) de la course aux armements.
 
Le fondamentalisme religieux n'est pas la forme enfin trouvée de 
l'émancipation sociale, et Ben Laden ou le mollah Omar ne sont en rien ses 
nouveaux champions. Après les désillusions et les défaites du XXe siècle, 
ils incarneraient plutôt un « anti-impérialisme des imbéciles », tout comme 
l'anti-sémitisme a pu constituer naguère le  «socialisme des imbéciles».
 
Mais, pour échapper à l'engrenage de la croisade séculière et du djihad, 
il ne suffit pas d'administrer aux damnés de la terre des leçons de 
morale. Quelle espérance d'avenir peuvent nourrir des populations 
condamnées à végéter dans des camps ou à survivre dans des ruines? Pourquoi 
n'iraient-elles pas chercher au ciel le salut qu'elles n'attendent plus 
sur terre ? Peut-on recommander aux millions de réfugiés afghans ou 
palestiniens de construire leurs syndicats et d'élire sagement leurs 
députés, comme s'ils vivaient dans une société décente et policée? 
 
On s'est inquiété du sort des réfugiés Kosovars et on s'est félicité à 
juste titre qu'ils aient pu rentrer chez eux. Mais imagine-t-on les effets 
de 50 années passées dans les camps de réfugiés de Gaza, de l'exclusion de 
toute activité économique régulière et de tout habitat normal, des 
humiliations permanentes d'une société mutilées? 
 
Pour combattre cette désespérance à la racine, il faut certes s'attaquer, 
ainsi qu'en convient le récent prix Nobel d'économie Joseph Stiglitz, à 
la pauvreté, aux inégalités, à la dette du tiers-monde, aux crimes sociaux 
de l'ordre mondial. Ce sera long, sans doute. En revanche, certaines 
réponses politiques peuvent être rapides. Et d'abord, réparer l'injustice 
faite aux Palestiniens. Parler de « territoires occupés », comme le font 
les résolutions de l'ONU, c'est reconnaître qu'il y a occupation et 
colonisation, par conséquent que la résistance à cette occupation est 
légitime. Le retrait immédiat des troupes israéliennes et le démantèlement 
inconditionnel des colonies, la reconnaissance immédiate du droit des 
Palestiniens à un Etat pleinement souverain sur leur territoire sont des 
mesures urgentes. 
 
La crise internationale ne se réduit certes pas à la question 
palestinienne, mais elle en constitue une pièce maîtresse, de même que la 
levée de l'embargo sur l'Irak. C'est d'ailleurs ce que reconnaissent 
malgré eux les intellectuels des Temps Modernes quand ils focalisent toute 
l'attention sur la question israélienne.
 
Quant aux crimes, comme le disent les manifestants anti-guerre américains, 
c'est affaire de justice internationale, non de vengeance. Encore 
faudrait-il que cette justice ne soit pas à sens unique et que les 
Etats-Unis, qui devraient rendre compte de bien des crimes de guerre, y 
soient également soumis. Célébrant la « supériorité absolue de la 
démocratie » ( Le Monde du 7 novembre), Alain Minc n'est guère éloigné, bien 
qu'il s'en défende, de Berlusconi et du « choc des civilisations ». Cette 
démocratie sans adjectifs, est tout aussi abstraite que le terrorisme au 
singulier de Baudrillard. Il y a dans l'histoire des formes et des 
métamorphoses démocratiques. La démocratie grecque eut l'esclavage comme 
condition et comme part maudite. Les démocraties occidentales ont le 
colonialisme, le pillage et la domination des peuples parias. 

Ni Trotski, ni Rosa Luxemburg, ni Guevara n'auraient pu concevoir 
l'attentat criminel du 11 septembre, car la logique de la lutte des 
classes brise les paniques identitaires et les appartenances grégaires. 
Elle défait les réflexes de clochers et de chapelles. Elle interdit tout 
acte prenant aveuglément pour cible d'autres opprimés. A vouloir nier ou 
refouler la lutte des classes, on a la guerre des ethnies et des religions, 
les guerres saintes et le choc des barbaries.

La solution alternative est du côté du nouvel internationalisme profane des 
résistances à la mondialisation marchande. C'est une voie étroite. Il n'y 
en a pas d'autre.