Auteur(s): Eric Peytremann
Date: 09/11/2006
Le 9 novembre 1932, à Genève, lors d'une manifestation populaire opposée à un tribunal d'exception organisé par des fascistes notoires pour faire condamner des militants de gauche, l'armée suisse fut convoquée par le gouvernement genevois. Ces troupes, consistant de recrues, et de cadres tout aussi inexpérimentés, furent, bien qu'à l'écart de la manifestation principale, prises de panique et sans sommations, suite au commandement "Un coup, tirez bas, feu!" tirèrent dans la foule: 13 morts et de nombreux blessés.
Jeudi 9 novembre 2006, au lieu dit “La Pierre”, nous avons commémoré une fois encore cet événement tragique. "Tragique" au sens originel d'inéluctable, car c'est bien à une issue calamiteuse que sont destinées les interventions de l'armée pour maintenir la sécurité intérieure.
Ci-après, le texte de l’allocution prononcée par Eric Peytremann au nom du GSsA
Désespérément en manque de raisons d’exister, l’armée suisse se cherche des missions, fussent-elles contraires à la constitution: l’ingérence de l’armée dans les affaires de sécurité intérieure en est un exemple. Or les événements que nous commémorons ce soir - la fusillade du 9 novembre 1932 – nous rappellent avec force quelles calamités peuvent engendrer des troupes livrées à des tâches de sécurité intérieure. Décidément, à voir l’évolution actuelle de l’armée suisse, on se dit qu’il y a des gens qui n’apprennent jamais rien,
En effet, de plus en plus fréquemment, l’armée intervient dans des opérations intérieures qui n’ont rien à voir avec la défense du territoire. Non contente de se faire appeler à la rescousse pour garder les ambassades, ou lors de manifestations telles que le WEF de Davos, l’armée s’invite aussi pour des tâches de contrôle de la circulation (ce fut le cas récemment dans le canton de Soleure). Dans la perspective de l’Euro-foot 2008, l’armée a déclaré, par la voix du Conseiller fédéral S. Schmid, vouloir mettre à disposition de cette manifestation 15'000 hommes ainsi que des drones et des hélicoptères.
Des engagements intérieurs réguliers ou permanents contreviennent à la constitution fédérale selon laquelle (article 58, al. 2), l’armée «apporte son soutien aux autorités civiles lorsqu’elles doivent faire face à une grave menace pesant sur la sécurité intérieure ou à d’autres situations d’exception.» Or la sécurité intérieure de la Suisse n’est pas l’objet de menaces qui puissent être contrecarrées par des forces militaires. L’Euro-foot représente-t-il une grave menace pour la sécurité du pays? La protection des ambassades répond-elle à une situation exceptionnelle? Poser la question, c’est y répondre: aucune de ces missions ne satisfait les critères énoncés par la Constitution. Par ailleurs, qu’il s’agisse de troupes de milice ou professionnelles, les militaires ne sont pas formés pour des tâches de sécurité intérieure. La police elle-même – ses syndicats notamment – sont opposés aux engagements intérieurs de l’armée.
Il est tout-à-fait erroné de confier des tâches nouvelles à l’armée, simplement dans le but de lui conférer une légitimité supplémentaire. La sécurité intérieure doit rester, ou redevenir, l’apanage des autorités civiles.