Auteur(s): Naomi Klein
Date: 16/10/2004
Samedi 16 octobre 2004 The Guardian La semaine prochaine, il va se passer quelque chose qui risque bien de démasquer la prétendue moralité de l’invasion et de l’occupation en Irak. Le 21 octobre, l’Irak va devoir payer 200’000$ de réparations pour la guerre a l’un des plus riches pays, l’une des plus grandes corporations au monde. Cela a tout l'air d'un pas en arrière, ce qui est bien le cas. Jamais encore on n’a accordé aux irakiens une réparation pour les crimes dont ils ont souffert sous Saddam : ni pour les sanctions brutales imposées au régime du dictateur, causant la mort d’au moins un demi-million de personnes, ni pour l’invasion emmenée par les Etats-Unis, laquelle a été récemment qualifiée d’illégale par Kofi Annan, secrétaire des Nations Unies. Bien au contraire, les irakiens restent obligés de payer les réparations pour des crimes qui ont été commis par leur ancien dictateur. Sans parler de son écrasante dette nationale de 125 milliards de dollars, l’Irak a dû en plus payer 18,8 milliards de dollars de réparation pour l’invasion et l’occupation du Koweit par Saddam Hussein en 1990. En soi, ce n’est pas surprenant : comme condition de cessez-le-feu, signe marquant la fin de la guerre du Golfe en 1991, Saddam déclara être d’accord de payer les dommages causés par l’invasion. Plus de 50 pays demandèrent alors que la majeure partie de l’argent soit allouée au Koweit. Ce qui est surprenant par contre, c’est que même après le renversement de Saddam l’Irak doive continuer de payer. Depuis la chute de Saddam en avril, l’Irak a déboursé 1,8 milliard de dollars en réparations, argent versé à la commission de compensation des Nations Unies (UNCC), cette espèce de tribunal basé à Genève qui évaluent les plaintes et accorde les remboursements. Parmi ces paiements, 37 millions sont partis pour la Grande Bretagne et 32.8 millions pour les Etats-Unis. C’est bien ça. Durant les 18 derniers mois, ceux qui occupent l’Irak ont collecté en tout 69,8 millions de dollars pour le paiement des réparations qu’est contraint d’effectuer un peuple désespéré et sous occupation. Mais il y a pire : la grande majorité de ces paiements, 78%, sont arrivés dans les mains des grandes entreprises multinationales, si l’on se base sur les chiffres à disposition sur le site de l’UNCC. Oubliée de l’analyse «fouillée» des médias, cette affaire dure depuis des années. Evidemment un bon nombre de plaintes légitimes pour causes de dommages ont été reçues positivement par l’UNCC : de l’argent a été versé aux koweitiens qui ont perdu des êtres chers, des membres de leur famille, par la cause des forces contrôlées par Saddam. Cependant ce sont les multinationales à qui l’on a accordé les plus grandes «récompenses» : sur le total des dédommagements attribués par l’UNCC pour les réparations de la guerre du Golf, 21,5 milliards de dollars ont été reversés à la seule industrie du pétrole. Jean-Claude Aimé, le diplomate de l’ONU qui était à la tête de l’UNCC jusqu’en décembre 2000, a publiquement remis en question cette pratique. «A ce que je sache, c’est la première fois que les Nations Unies se sont engagées à compenser le manque à gagner en capitaux d’une entreprise», déclare-t-il dans le «Wall Street Journal» en 1997. Puis, pensif: «Je m’interroge souvent sur la justesse de cette mesure». Pourtant les cadeaux de l’UNCC destinés aux grandes corporations n’ont fait que s’amplifier. Voici un petit échantillon des sommes versées par l’Irak en vertu des réparations : Halliburton (18 millions $), Bechtel (7 millions $), Mobil (2.3 millions $), Shell (1.6 millions $ ), Nestlé (2.6 millions $), Pepsi (3.8 millions $), Philip Morris (1.3 millions $), Sheraton (11 millions $), Kentucky Fried Chicken (321,000 $) and Toys R Us (189,449 $).Dans la grande majorité des cas, ces multinationales ne se sont pas plaint des dommages causes par les forces de Saddam sur leur propriété au Koweit; il a suffi qu’ils invoquent “la perte de profits” ou, pour ce qui est d’American Express, de dire qu’ils avaient traversé une période de déclin dans les affaires à cause de l’invasion et de l’occupation en Irak. L’un des plus grands gagnants a été Texaco, lequel fut indemnisé de 505 millions de dollars en 1999. Selon un porte-parole de l’UNCC, seulement 12% des indemnisations ont été payées à ce jour, ce qui signifie que des centaines de millions devront encore sortir des coffres de l’Irak de l’après Saddam. Le fait que les irakiens doivent payer des réparations à leurs occupants est d’autant plus choquant lorsque l’on sait le peu que ces pays ont en réalité dépensé pour l’assistance en Irak. Bien que 18,4 milliards de dollars prélevés par l’US tax dollars aient été alloués à la reconstruction de l’Irak, Washington Post estime que seulement 29 millions ont été dépensés pour des problèmes d’eau, d’hygiène, de santé, de routes et de ponts ainsi que de sécurité publique. Et en juillet (le dernier état-des-lieux disponible), le département de la défense a estimé que seulement 4 millions de dollars avaient été octroyés comme compensation aux Irakiens qui avaient été victimes de dommages, qui avaient perdu des membres de leur famille ou subi des déprédations sur leur propriété, à cause de l’occupation. Ceci ne constitue qu’une petite fraction de ce que les Etats-Unis ont collecté grâce aux réparations payées par l’Irak depuis que l’occupation a commencé. Cela fait plusieurs années que des plaintes sont posées auprès de l’UNCC, utilisée comme un fond distributeur de pots-de-vin au bénéfice des multinationales et des émirats riches en pétrole; un moyen détourné pour les corporations de collecter l’argent qu’ils n’auraient pu obtenir par le biais de sanctions imposées directement à l’Irak à travers leur propre demande. Pendant les années Saddam, peu d’attention fut portée sur ces curieuses manœuvres, pour des raisons évidentes. Aujourd’hui, Saddam s’en est allé et pourtant ce fond obscur survit encore. Ce qui fait que chaque dollar envoyé à Genève est un dollar qui ne sera pas destiné à l’aide humanitaire et la reconstruction en Irak. Et bien plus encore, si l’Irak d’après Saddam n’avait pas été forcé à payer ces réparations, le pays n’aurait pas eu besoin de l’aide d‘urgence de 437 millions de dollars que le fond monétaire international a approuvé le 29 septembre. Avec tout le débat sur les dettes, le pays est en réalité toujours plus enfoncé dans l’abîme, forcé d’emprunter de l’argent au FMI ainsi que d’accepter toutes les conditions et les restrictions qu’engendrent ces prêts. L’UNCC, pendant ce temps, continue d’évaluer les plaintes et d’accorder de nouvelles compensations : encore 377 millions de dollars auront été alloués ce seul dernier mois Bien heureusement, il existe un moyen simple de mettre fin à ces grotesques subsides versés aux entreprises. Au regard de la résolution 687 du Conseil de sécurité des Nations Unies, lequel a créé le programme de réparations, les paiements de l’Irak doivent tenir compte «des nécessités du peuple irakien, de sa capacité à pouvoir payer, ainsi que des besoins de son économie». Si une seule de ces exigences était véritablement prise en considération, le Conseil de Sécurité voterait demain pour l’annulation des ces remboursements. C’est la demande formulée par le Jubilée Irak, une organisation basée à Londres, en faveur d’un allègement de la dette. Les réparations doivent être dues aux victimes de Saddam Hussein, en Irak comme au Koweit, argumente le groupe. Et c’est n’est en tout cas pas au peuple irakien, qui fut lui-même en premier lieu victime des politiques de Saddam, de payer ces réparations. En effet, ces dédommagements devraient ressortir de la responsabilité des gouvernements qui ont prêtés de milliards au dictateur; des gouvernements qui savaient que l’argent était dépensé pour l’achat d’armes qu’allait utilisé Saddam contre des voisins et même contre son propre peuple. «Si la justice, et non le pouvoir, prévalait dans les affaires internationales, alors les créanciers de Saddam seraient en train de payer des réparations au Koweit tout comme, en proportions bien plus grandes, aux populations irakiennes», affirme Justin Alexander, coordinateur de Jubilee Irak. En ce moment même c’est précisément le contraire qui se produit: au lieu d’affluer vers l’Irak, les remboursements des réparations de guerre en sortent. Il est grand temps que les choses changent… Naomi Klein es l’auteur de “No Logo” et “Fences and Windows”